« Le kémalisme est une rhétorique vidée de tout sens »

Dans son projet de refonte idéologique, le kémalisme ne pouvait faire l’impasse sur une laïcisation culturelle de la société turque et c’est à marche forcée qu’elle s’accomplit. Dans ce dernier volet consacré à cette rupture culturelle, Mehmet Akif Aydin, professeur de droit et directeur du Centre de Recherches des Etudes Islamiques (ISAM), nous en dévoile les enjeux.

 

Mustafa Kémal considérait que toute entreprise de modernisation requérait d’abord une laïcisation intégrale. Comment expliquer que cette laïcisation soit allée jusqu’aux moindres détails de la vie sociale et culturelle ?

 

Les fondateurs de la République voulaient conserver le système législatif et juridique de la période des Tanzimat, tout particulièrement le droit civil distinguant les musulmans des minorités religieuses, qui disposaient d’une très grande autonomie dans la gestion de leurs affaires. De même, le principe de territorialité plaçait toute personne non-turque sous la tutelle des autorités de son pays d’origine. La communauté internationale n’acceptait pas cette cohabitation de deux systèmes juridiques différents et demandait l’établissement d’un droit moderne qui appliquait les mêmes lois pour tous. Les délégués des autres nations ont donc laissé le choix à la Turquie de conserver son ancienne organisation juridique ou de fonder un droit moderne. Devant ce dilemme, les fondateurs de la République ont adopté le Code civil suisse pour obtenir l’approbation de la communauté internationale et préserver à tout prix leur indépendance.

 

Etait-il nécessaire de s’attaquer à la culture musulmane commune, forgée durant des siècles par les peuples de Turquie ?

Bien que la religion ne représentât pas une menace directe pour l’Etat républicain, Atatürk, voyant qu’il ne pouvait plus composer avec les conservateurs religieux, a supprimé tous leurs privilèges. Les medrese ont été fermées et les fondations pieuses, qui représentaient leur soutien financier, ont perdu toute indépendance. Atatürk a créé un ministère des affaires religieuses, encore en place aujourd’hui, avec l’intention de contrôler les représentants du culte. La réforme interdisant le port du fez et rendant obligatoire le port du chapeau fut sans doute la plus absurde. Ce n’est pas en éliminant le fez qu’on élimine une croyance religieuse. Mais cette réforme avait comme but d’identifier les personnes de l’opposition religieuse puisque celles-ci se sont opposées au port du chapeau, provoquant certaines pendaisons par la « Cour de l’indépendance » pour non-respect de la loi. Atatürk voulait empêcher absolument que toute autre forme religieuse se développe à l’extérieur du carcan qu’il avait imposé. Cette religion officielle devait se limiter à la pratique dans les mosquées, et tous les réseaux parallèles, comme les loges des derviches tourneurs appartenant à l’école soufie des Mevlevis, ont été interdits. Ce sont eux qui ont le plus subi les conséquences de ces réformes.

 

La bourgeoisie a su adopté le mode de vie occidental mais qu’en était-il des classes populaires ?

Pour véhiculer la culture occidentale, Atatürk a fait construire dans toute la Turquie des Maisons du Peuple où avaient lieu des concerts, des bals et des pièces de théâtre européennes. L’anecdote la plus connue à ce sujet est celle d’un habitant de Sivas qui aurait dit ironiquement, à propos d’un concert de musique, que la ville n’avait pas subi pareille torture depuis Timour. Les Turcs ne pouvaient pas être heureux avec cette culture dans la mesure où celle-ci leur était imposée et qu’on a réellement forcé leur curiosité sans leur laisser le choix.

 

Comment la culture populaire a t-elle résisté à cette occidentalisation imposée ?

La population turque s’est opposée dès le départ à l’oppression républicaine et même si les réseaux religieux étaient interdits, le peuple a continué à lire le Coran en arabe clandestinement et à transmettre les traditions culturelles religieuses aux générations suivantes. Les Turcs ayant toujours été imprégnés des principes de l’école hanéfite, leur opposition a rarement pris la forme de révoltes violentes mais a perduré dans le temps de manière pacifique et persévérante. C’est ce qui explique que, tout en étant reniée par l’Etat, la culture populaire liée à la religion a pu être conservée en grande partie. 95 % de la population continue de pratiquer le mariage religieux en plus du mariage civil, bien que ce dernier soit suffisant au regard des autorités religieuses. Personne ne peut nier le rôle joué par Atatürk mais le peuple n’a jamais digéré les actes qu’il a commis après la guerre d’indépendance. Etre kémaliste ne reste aujourd’hui qu’une idée dans la bouche de certains fonctionnaires. La volonté de créer un état-nation après le traumatisme du démembrement de l’Empire ottoman était sans doute née d’une bonne intention mais rétrospectivement, il faut constater que les désirs de l’intelligentsia quant à l’occidentalisation de la société n’ont pas été suivis par la population. Actuellement, le kémalisme est une rhétorique vidée de tout sens et pour cause : le parti fondé par Atatürk, le CHP, n’a jamais été élu depuis 65 ans.

 

İstanbul

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