Par Michel Maier | mer, 17/08/2011 - 14:30

Dans le second volet des entretiens de Fethullah Gülen donnés au quotidien allemand Deutsch Türkische Nachrichten, dont Zaman France publie des extraits, le penseur musulman qui évoque l’importance de l’éducation dans la vie des peuples, revient aussi sur le caractère infondé des accusations portées contre le mouvement.
Le mouvement qui vous est attribué est surtout connu pour l’importance qu’il accorde à l’éducation. Pourquoi ?
L’éducation et l’apprentissage représentent les dimensions les plus importantes de la vie humaine. C’est pourquoi ceux qui négligent l’instruction sont morts même s’ils sont vivants. Les précautions et les bonnes décisions prises par chacun dépendent de son intelligence. Or, seul le savoir peut éclairer et parfaire cette intelligence. Sans la connaissance, la raison est impuissante, la logique est trompeuse et les décisions sont erronées. C’est sa capacité d’apprendre et d’enseigner qui témoigne de l’humanité de l’homme. Pour le dire autrement, si le but de votre vie est de servir l’humanité, au niveau des individus et des sociétés, l’enseignement et l’apprentissage représentent pour cela le moyen le plus efficace et sûr.
Comment expliquez-vous que des millions de gens agissent en fonction de vous ? Qu’est-ce qui plaît autant à vos sympathisants ?
Dans votre question précédente, vous souleviez le sujet de l’éducation. Dans un monde qui s’ouvre plus que jamais au savoir et dans lequel on ne peut servir les hommes que par le biais de l’enseignement, l’importance que le peuple turc accorde à une éducation de qualité est sans doute quelque chose de tout à fait normal. On ne peut sûrement pas expliquer par une personne ou un groupe le fait que des actions d’éducation et de dialogue soient menées dans plus d’une centaine de pays où cohabitent de multiples religions, langues et cultures, et que de nombreuses personnes vivant dans ces pays se portent volontaires pour participer à ce genre d’activités.
La Turquie connaît de profonds changements. Qu’est-ce que peut apporter le mouvement à ces processus de mutation ?
L’évolution des sociétés est un fait indéniable que nous défendons nous-mêmes, surtout dans un monde où les moyens de communication et d’information se développent de façon exponentielle. Et le peuple turc lui-même évolue, pas uniquement aujourd’hui mais depuis plusieurs siècles. Cet incessant mouvement en avant de notre peuple va nécessairement continuer, malgré les nombreux obstacles qui ont été placés sur son chemin par ceux qui craignent le changement et l’évolution du peuple turc. Ce sont d’ailleurs ces mêmes tentatives qui expliquent en partie les reproches qui sont faits à votre serviteur. Ainsi, après 1980, sous la pression des conditions en vigueur à l’échelle nationale et internationale, la Turquie a dû prendre deux initiatives. D’une part, l’économie de marché s’est durablement installée en Turquie, et, d’autre part, le règne du droit, de la liberté et de la démocratie a fait beaucoup de chemin durant ces dix dernières années. Je ne serai pas capable de répondre à la question de la contribution du « mouvement » qui m’est attribué, d’ailleurs je préfère plutôt parler de dynamique de volontaires partageant les mêmes valeurs. Ce « mouvement », ou cette dynamique, n’appartient pas à une quelconque partie de la population. Etant donné la diversité des personnes qui y participent, il est difficile d’évaluer leur contribution à ces changements. On pourrait peut-être évoquer l’impact de leurs actions d’éducation et de dialogue dans cette évolution que connaît la Turquie, mais ça nécessiterait plutôt une large enquête sociologique.
Le mouvement est souvent critiqué. On lui reproche d’avoir un agenda caché, d’infiltrer les appareils d’Etat afin de créer plus tard un régime islamique. Qu’en pensez-vous ?
Même si vous n’attendez rien en contre partie, si ce que vous faites gêne les idéologies que certains utilisent pour défendre leurs intérêts, ils vont bien sûr vous accusez ; surtout quand ceux qui ont jalousement recours à certaines ruses pour faire croire à une quelconque « infiltration » ou volonté de « s’approprier les institutions étatiques » vous prêtent leurs propres intentions. Et l’accusation que l’on va porter à votre serviteur, étant donné mon identité religieuse et le métier d’imam que j’ai exercé durant des années en Turquie, va forcément coïncider avec l’actualité. Depuis 1958, je suis au sein de la population, avec mes fonctions officielles, mes écrits, mes propos et mes actions. Des procès ont été intentés contre moi, surtout dans la période des coups d’Etat. Mais pendant ces 50 ans, pas une seule preuve alimentant ces accusations n’a pu être présentée. J’ai été relaxé dans tous mes procès. De plus, parmi les millions de personnes présentées comme membres de ce « mouvement », personne n’a été condamné suite à ce genre d’accusations. Leur inconséquence n’est-elle donc pas évidente ?
Le fossé entre kémalistes et musulmans de Turquie va-t-il s’élargir ? Ou peut-on envisager un vivre-ensemble pragmatique, voire une paix ?
Cette question suppose qu’il n’y a pas de kémalistes chez les musulmans ou de musulmans chez les kémalistes. Elle suppose une opposition radicale. Je ne dis pas cela pour corriger la question mais précisément pour montrer la vraie raison du problème que vous soulevez. C’est-à-dire que l’on ne peut parler en Turquie d’une dichotomie entre les groupes des kémalistes et des musulmans. Nous sommes les héritiers d’une culture « impériale » constituée d’une bouillonnante mosaïque. Pendant des siècles, nous avons vécus comme une mosaïque de peuples, de religions et de cultures, avec les musulmans, les chrétiens, les juifs, les sunnites, les alévis, les Turcs, les Kurdes, voire même les Grecs, les Bulgares, les Serbes et les Arabes. Mais ce vivre-ensemble gêne malheureusement les intérêts de certains groupes, qui bien que petits sont très efficaces. Mais je garde l’espoir qu’eux aussi verront un jour que leurs intérêts passent par l’acceptation d’une Turquie ayant fait de la différence sa richesse.
