« L’attitude des Etats-Unis est conditionnée par le lobby pro-israélien »

Version imprimable

Au moment où Mahmoud Abbas déposait sa demande de reconnaissance d’un Etat palestinien à l’ONU, contre laquelle les Etats-Unis ont déjà annoncé leur véto, la question de l’influence du lobby pro-israélien sur la politique américaine se repose. Professeur de science politique à l’université de Chicago et co-auteur du livre Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine (La Découverte), John Mearsheimer estime que « le lobby pro-israélien rend quasiment impossible une attitude sévère du président américain envers Israël. »
 

Le rapport Palmer-Uribe affirme que le blocus de Gaza est « légal et approprié. » Ce rapport va à l’encontre des conclusions du Conseil des droits de l’homme aux Nations unies qui avait déclaré que l’attaque du Mavi Marmara et le blocus de Gaza étaient illégaux. Qu’en pensez-vous ?


John MearsheimerJ’estime que le rapport Palmer-Uribe n’a aucune valeur. Il est tout simplement impossible d’affirmer que le blocus de Gaza, qui est un cas évident de sanction collective, est légal selon les lois internationales en vigueur. De plus, le comité ne pouvait pas déterminer exactement ce qui s’était passé à bord du Mavi Marmara, car il n’avait pas le droit de convoquer des témoins et de rassembler des preuves. Ce comité a donc dû se fier à des rapports émis par les gouvernements israéliens et turcs. Or, chacun sait qu’Israël n’a aucun intérêt à réunir tous les faits à propos du Mavi Marmara. Par conséquent, les conclusions ne sont pas crédibles. J’ajouterais qu’un comité où siège un membre connu pour ses violations répétées des droits de l’homme tel que le président colombien Uribe ne peut pas être pris au sérieux.
 
Certains considèrent la réaction turque trop sévère envers un allié de longue date. Partagez-vous cet avis ?


Je pense que la réaction de la Turquie suite à ce rapport était adéquate. J’admire la façon dont la Turquie s’est comportée avec Israël ces dernières années. Je pense qu’il est temps désormais que quelqu’un s’oppose à Israël et lui dise haut et fort que son attitude est moralement inacceptable. Les Palestiniens méritent d’avoir leur propre Etat. Certains diront qu’Erdoğan est anti-Israël : je n’y crois pas un instant. Je pense qu’il ne fait que critiquer la politique israélienne dans les territoires occupés et qu’il ne remet pas en cause la légitimité d’Israël.
 
La Turquie envisage de contester le blocus de la bande de Gaza par Israël auprès de la Cour internationale de justice de la Haye (CIJ). Comment l’affaire peut évoluer ?


Si l’affaire est portée à la CIJ, je pense que les Israéliens auront peur que la Cour considère le blocus illégal et je serais prêt à parier que la décision de la CIJ irait dans ce sens.
 
Suite aux conclusions du rapport Palmer-Uribe, estimez-vous qu’une attaque des navires civils dans les eaux internationales sera encore possible ?


Je ne le crois pas et ce pour deux raisons : tout d’abord, il est largement reconnu que ce rapport est en grande partie sans aucune valeur. Ensuite chacun sait qu’il n’est pas légal d’attaquer des navires civils dans les eaux internationales.
 
Erdoğan a demandé à Obama la raison pour laquelle les Etats-Unis n’avaient pas réagi à l’assassinat d’une de leurs compatriotes, mais il n’a pas obtenu de réponse…


L’attitude des Etats-Unis est facile à comprendre et est conditionnée par le lobby « pro-israélien » qui rend quasiment impossible une attitude sévère du président américain envers Israël, même lorsque ce dernier tue ses compatriotes. Rappelez-vous, en juin 1967 : Israël avait attaqué l’USS Liberty et avait tué 34 marins américains et en avait blessé 170. Israël maintient qu’il s’agissait d’une erreur, mais personne parmi ceux qui étaient présents sur le navire ce jour-là n’ont accepté cette explication et beaucoup d’Américains sont du même avis. Aucune enquête à proprement parler n’a été menée sur ce terrible accident. Souvenez-vous aussi de Rachel Corrie, tuée par un bulldozer israélien en mars 2003 dans la bande de Gaza alors qu’elle manifestait pacifiquement contre la démolition d’une maison palestinienne. Le gouvernement américain n’a pratiquement rien fait pour obtenir justice pour elle et sa famille.
 
Malgré le printemps arabe, Israël n’a pas hésité à « perdre » la Turquie. A quel genre de Moyen-Orient Israël devra-t-il se préparer dans les mois et dans les années à venir ?


Israël est très inquiet de voir ses relations avec la Turquie et l’Egypte se fracturer. Ces deux pays étaient auparavant des alliés solides et ils ont joué un rôle clef pour permettre à Israël de brutaliser les Palestiniens. Israël est désormais isolé au Moyen-Orient en raison de son attitude envers les Palestiniens.
 
Certains critiquent le gouvernement turc et affirment qu’Ankara paiera le prix fort pour avoir expulsé l’ambassadeur israélien. Quelles seront à votre avis les représailles du lobby pro-israélien aux Etats-Unis ?


Il va de soi que le lobby pro-israélien va poser des problèmes à la Turquie aux Etats-Unis, tout particulièrement au Congrès. C’est habituel aux Etats-Unis, à l’heure actuelle. Les forces pro-israéliennes attaquent tous ceux qui critiquent la politique de Tel Aviv et les relations privilégiées des Etats-Unis avec Israël, mais je crois qu’en fin de compte ce groupe de pression ne peut pas faire grand-chose pour faire du tort à la Turquie, tout particulièrement parce que Washington a besoin que la Turquie reste son allié.

Bruxelles

A lire aussi: