Par Mesut Cevikalp | sam, 05/11/2011 - 01:03
Le 14e rapport de l’UE publié le 12 octobre, sur le niveau de démocratisation turc et sur le traitement des minorités, a été vivement critiqué par Ankara. Pour le ministre Egemen Bağış chargé des négociations avec l’UE, la montée en puissance économique et politique de la Turquie « expliquerait les réticences des Européens » à intégrer un pays qui pourrait les devancer.
Le dernier rapport de l’UE sur les progrès turcs, dans le cadre de l’adhésion, est-il plus positif que celui de 2010 ?
En effet, il y a plusieurs points positifs. Auparavant, on pouvait plutôt y voir mentionner différents cas de tortures en Turquie. Depuis, l’image du pays a changé grâce aux progrès au niveau politique, économique et aux efforts fournis pour 32 des 33 chapitres concernant les négociations. Pourtant, nous pouvons dire que ce rapport ne reflète toujours pas la réalité des progrès accomplis par notre pays. Les points positifs sont amoindris et les points négatifs amplifiés.
Y a-t-il des points du rapport qui auraient pu être mieux rédigés selon vous ?
Beaucoup. Il y a par exemple la partie du rapport sur les minorités qui dénonce une « approche insuffisante de la Turquie envers les minorités. » Ceci est inacceptable. Notre gouvernement a trouvé une solution aux problèmes que les minorités rencontrent depuis 1936 : la restitution de leurs biens possédés par l’Etat et par des tiers. Cette déclaration du rapport est donc inappropriée.
Dans ces conditions, est-il encore possible d’avancer sur le dossier de l’adhésion ?
Cette attitude de l’UE est d’actualité depuis un demi-siècle, depuis le début du processus d’intégration. On a constamment l’impression d’être confronté à un professeur qui veut faire redoubler son élève. La Turquie n’attend pas non plus des félicitations après chaque problème résolu. Que l’UE suive les changements ou pas, nous continuerons à évoluer dans la direction qui nous semble être la bonne.
L’UE est économiquement et politiquement en période de déclin. N’a-t-elle pas besoin d’un membre puissant comme la Turquie pour conserver son envergure ?
Sans aucun doute. Je le mentionne lorsque je prends la parole en Europe. Aujourd’hui, nous pouvons dire que « La Turquie vient aider l’Europe », « La Turquie tend la main à l’Europe. » Le nombre de personnes ayant perdu leur travail dans l’UE, l’année dernière est inférieur au nombre de postes créés en Turquie dans la même période. Si nous étions membres, nous aurions été la solution au problème du chômage dans l’UE. En 2010, la croissance moyenne européenne était de 1,5 %, un maximum de 3,5 % pour l’Allemagne, alors que celle de la Turquie s’élevait à 8,9 %. Cela montre que notre croissance fait six fois celle de l’Europe et trois fois celle de l’Allemagne. Lors des six premiers mois de cette année, notre croissance a même atteint les 10,2 %.
L’UE ne prolongerait-elle pas les négociations par crainte de cette montée en puissance de la Turquie ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La Turquie a une population très dynamique. L’âge moyen dans le pays est de 28 ans alors qu’il est de 45 ans en Allemagne. La population allemande vieillit et les opportunités de travail diminuent. Avec 70 millions d’habitants, la Turquie possède une main-d’œuvre jeune et de qualité ce qui pourrait inquiéter l’UE. Les Européens déclarent même que nous les devancerons le jour où nous intégrerons l’UE. Cela explique aussi les réticences des Européens.
Comment les Européens jugent le rôle diplomatique d’Ankara au Moyen-Orient ?
Ils le mentionnent et reconnaissent l’impact régional du pays dans le dernier rapport. Ils le définissent comme un point positif, comme un atout pour l’UE. De nos jours, il y a beaucoup de leaders musulmans qui pourraient prier un vendredi avec nos frères tunisiens ou égyptiens. Beaucoup de responsables occidentaux pourraient très bien y promouvoir la laïcité. Par contre, sortir de la mosquée un vendredi et pouvoir dire « ne craignez pas la laïcité, ce n’est pas de l’athéisme : je suis leader d’un pays musulman et laïc » est tout à fait autre chose. L’Europe doit se rendre compte de la particularité unique de la Turquie.
Ce comportement européen s’explique-t-il par l’arrivée au pouvoir de partis xénophobes ?
La crise économique en Europe a influencé la politique et les politiciens. Pour mieux conserver leurs emplois pendant la crise, les Européens se sont dirigés vers des partis politiques plus marginaux. Le fait qu’un parti hollandais ne cachant pas son racisme récolte 16 % de voix dans un pays ouvert d’esprit comme les Pays-Bas est inquiétant. C’est pour cela que la Turquie veut aider l’UE actuellement frappée par la crise dans sa lutte contre la montée des mouvements racistes.
Le peuple turc veut-il toujours intégrer l’UE ?
Selon les derniers sondages, 55 % de la population y est toujours favorable. Cependant, seulement 35 % affirment croire à une Turquie dans l’UE. 72 % des Turcs pensent que les réformes dans le cadre des négociations sont bénéfiques à l’économie, à la démocratie, et au respect des droits de l’homme. Il y a tout de même 92 % des Turcs qui ne croient pas en la sincérité de l’UE.
