Par Klaus Jurgens | lun, 28/05/2012 - 10:22
Les célébrations du 19 mai en Turquie mettant en scène des défilés d’enfants dans des stades n’auront plus lieu. Une décision du gouvernement turc qui a suscité de nombreuses critiques mais qui selon le chroniqueur Klaus Jurgens est juste car ce type d’évènement n’existe que «dans des pays dont la vocation démocratique est pour le moins douteuse».
Aujourd’hui est un grand jour pour la Turquie. Pas uniquement parce que c’est une fois de plus le 19 mai – jour où le pays commémore Mustafa Kemal Atatürk tout en célébrant la Journée de la jeunesse et des sports, cette dernière ayant été créée par le fondateur de la République de Turquie lui-même. Mais aussi parce qu’il inaugure une ère nouvelle dans la manière dont on organisera les fêtes nationales. Après des années de réflexion, Ankara a décidé d’annoncer cette année que les festivités du 19 mai qui mettent en scène des enfants – souvent dans des stades – n’auront plus lieu désormais. Comme il fallait s’y attendre, il y a eu une levée de boucliers chez les partisans du «critiquons le gouvernement quoi qu’il dise ou fasse», partisans inconditionnels du statu quo. Et une fois de plus, ils ont eu tort. Le gouvernement n’a jamais eu l’intention d’annuler les festivités du 19 mai en tant que telles, et pourquoi l’aurait-il fait ? Le rassemblement a ici une valeur et une importance nationales, et cette journée doit être celle de l’unité, et non celle des querelles verbales.
Une réforme indispensable pour la modernité turque
Ce que veut Ankara, c’est changer la manière dont ces célébrations sont organisées et faire passer les intérêts des jeunes avant ceux du public. Tout ne s’est pas bien passé pour autant, si on en juge par la suspension d’exécution délivrée par le Conseil d’Etat qui a suivi, et qui fait valoir qu’une simple circulaire ministérielle ne saurait modifier la manière dont une fête nationale est célébrée. Une nouvelle circulaire sur les fêtes nationales a été ratifiée par le président Abdullah Gül, consacrant les efforts conjoints du Premier ministre, de l’Etat-major, des ministères de l’Education, de la Culture et du Tourisme, et de la Jeunesse et des Sports en vue de donner une autre forme aux fêtes nationales telles que celle du 19 mai : déplacer les festivités des stades de football vers les squares et les places, et permettre une plus large participation de la société civile. Pourquoi est-ce que je soutiens le gouvernement en la matière ? D’une part, je dirais que la présence de mineurs ou de jeunes adultes dans des stades devrait être limitée aux compétitions sportives ou, s’ils le souhaitent et si les lieux ont été correctement apprêtés, aux concerts de pop stars qui dépassent les capacités des salles de concert classiques. D’autre part, si pour nous, adultes, l’Histoire n’est pas une vaine chose, nous nous devons de l’enseigner à nos enfants, et correctement. Or, les voir parader devant une rangée de dignitaires est assurément une relique du passé, et quelque chose qu’on ne voit aujourd’hui que dans des pays dont la vocation démocratique est pour le moins douteuse. Comme en fin de compte la grande majorité des citoyens – dont la plupart sont eux-mêmes parents – seront d’accord avec la façon dont le 19 mai et les autres fêtes nationales doivent dorénavant être célébrées, la prochaine étape doit être tout aussi courageuse : la refonte des manuels scolaires.
Réinventer les célébrations historiques
Trop souvent, l’Histoire telle qu’elle est enseignée dans les écoles turques est limitée à la période suivant la fondation de la République. Beaucoup de manuels scolaires ne mentionnent même pas les aspirations européennes de la Turquie ou ses efforts de négociation longs d’une décennie. D’autres sont relativement indigents concernant l’histoire des siècles passés. Certains encore ne traitent que de l’Etat turc, comme si c’était le seul sur notre planète, sorte d’entité individuelle, isolée. Comment est-ce que je sais tout cela ? Grâce à ma fille, qui est inscrite dans une école locale ! Ce que, dans une chronique précédente, j’avais, de manière hésitante, qualifié de «jalon», – avant que la suspension de l’exécution ne soit annoncée, même si une sorte de sixième sens de commentateur me disait qu’elle le serait de toute façon parce que la chose ne pouvait ne pas soulever de protestations chez certains –, peut en effet constituer le début d’une ère nouvelle : la participation de tous les citoyens, jeunes et vieux, dans une ambiance festive, en centre-ville, sans tous ces exercices d’inspiration militaire qu’on imposait à nos enfants. L’Histoire alors prendra vie, et les grandes réalisations du fondateur de la République moderne ainsi que l’importance de la jeunesse seront célébrées avec éclat, pour et avec nos enfants, et non pas en les utilisant.
klaus.jurgens @ gmail.com
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