Cem Özdemir : Le CHP ne doit pas parler qu’aux élites kémalistes

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Pour Cem Özdemir, comme toute formation politique, le CHP, qu’il distingue de la tradition social-démocrate d’Europe, doit être capable de parler à tout le monde. C’est précisément ce que l’AKP a réussi à faire en réunissant « autour de la même table, grâce à sa politique d’ouverture, des groupes qui lui sont très éloignés ». Il demande également à l’AKP de comprendre les craintes de ses opposants en lui rappelant que ses sympathisants avaient dans le passé la même crainte qu’on touche à leur mode de vie.

Comment évaluez-vous les résultats du référendum et ses effets dans le processus d’intégration de la Turquie à l’Union européenne ?

J’essaye de les évaluer sous différents aspects. Globalement, pour moi le résultat est positif. Ces changements vont rapprochés la Turquie de l’Europe. Avec ce résultat, un progrès a été réalisé dans la démocratisation de la Turquie, mais il en faut plus. J’espère que la nouvelle Constitution préparée par le président Gül et le Premier ministre Erdogan verra l’implication de toutes les couches de la société.

Quels messages ont voulu faire passer les Turcs, selon vous ?

Pour beaucoup d’électeurs, ce référendum était en fait un oui ou un non à l’AKP. Les opposants ne se souciaient pas vraiment de la réforme de la Constitution, c’était pour eux l’occasion de dire « non » à l’AKP. D’où vient ce profond manque de confiance ? Il faudrait remonter à ses causes historiques, en tenant également compte de certains propos et attitudes politiques. Le processus d’ouverture a commis des erreurs et certains groupes ont craint de se retrouver exclus. Et la question n’est pas seulement celle de la laïcité. Je voudrais vous donner quelques exemples. Pourquoi la majorité des Alévis ont dit « non », alors que l’EDP (Parti de l’égalité et de la démocratie), qui a le soutien d’une partie des Alévis de gauche, a dit « oui » ? Alors que les Zazas sunnites se sont distingué de la majorité kurde en disant « oui », les Zazas alévis de Dersim ont eut une toute autre attitude. Les Alévis et les populations des côtes, où le mode de vie occidental est dominant, n’ont pas confiance en l’AKP. Le problème est que de nombreux groupes craignent qu’on touche à leur style de vie, à leurs croyances ou à leur identité culturelle. Dans le passé, ce sont ceux-là mêmes qui aujourd’hui votent pour l’AKP qui ressentaient cette peur.

De nos jours, sur quoi reposent les principes de la social-démocratie ? Est-il possible qu’elle ait un problème avec les libertés de religion, de conscience, d’expression et d’entreprise ?

Historiquement, nous voyons que la social-démocratie a grandement contribué à la sécularisation des sociétés occidentales. Avec les mouvements ouvriers, les masses ont pu s’émanciper de  l’autorité de l’Eglise. Au 19e siècle, la social-démocratie défendait le droit de vote des femmes, elle défendait une conception égalitaire du vote. Dans les pays sous-développés, elle a joué un rôle de libération et de sécularisation des colonies. Tout ça a eu lieu avant l’apparition du mouvement vert. En tant que politicien, je peux dire que la coalition des sociaux-démocrates et du mouvement vert en Allemagne n’a aucun problème avec les libertés de religion, de conscience, d’expression et d’entreprise. Nous ne pouvons concevoir l’idée qu’une société sécularisée revienne sur ses pas. Désormais, aux côtés des libertés de religion et de conscience, les droits des enfants, les droits et libertés des femmes ainsi que les libertés des homosexuels apparaissent comme des éléments indispensables à la civilisation moderne.

Pouvez-vous comparer la vision de la social-démocratie en Europe, à celle des partis socialistes en Turquie qui se disent en être les représentants - particulièrement le CHP ? Quelle est la différence la plus évidente entre les deux ? Si l’on considère les déclarations du CHP, peut-on dire qu’il se situe dans l’approche social-démocrate ?

Il me semble que dans la mosaïque turque, il y a un profond manque de confiance. Du mode de vie turc aux identités ethniques, des croyances religieuses aux idéologies, on retrouve une grande mosaïque qui s’étend jusqu’aux langues parlées. Si certains partis agissent au nom de quelque chose parce qu’ils sont sensés être les représentants d’une fraction de la société, ils ne pourront pas obtenir les votes du reste de cette mosaïque. Bien sûr qu’il n’est pas question de renier ses principes pour obtenir plus de voix. Mais les politiciens qui arriveraient à faire disparaître le manque de confiance qui touche cette mosaïque, c’est-à-dire en obtenant la confiance des groupes très différents, seront couronnés de succès. Ce ne serait pas très juste de comparer cela avec la social-démocratie en Europe. Au moment opportun, ce mouvement en Europe a su s’ouvrir à l’extérieur du monde ouvrier, élargissant ainsi son champ électoral. Ce serait impossible de trouver cela tel quel en Turquie. Comme on le sait, le CHP n’est pas issu du mouvement ouvrier, alors que les pauvres votent pour l’AKP. Il serait plus juste de poser le problème en termes d’ouverture de l’élite kémaliste à la population et de son orientation vers les pauvres. Le gouvernement de l’AKP réunit autour de la même table, grâce à sa politique d’ouverture, des groupes qui lui sont très éloignés. Le CHP peut aussi le faire. Toute la Turquie devrait le faire. D’ailleurs le mot « ouverture » a pris un caractère péjoratif, indépendamment de son sens réel. Au lieu de cela, parlons plutôt de « table ronde » ou de « rencontres pour gagner la confiance ». Lors de ces réunions, que chacun dise ce qu’il souhaite pour lui-même, qu’on fasse comprendre que personne ne sera forcé d’une quelconque manière. Que chaque groupe explique qu’il ne veut pas qu’on intervienne sur sa vie, sa croyance et son appartenance culturelle, comme l’apprentissage de la langue maternelle, qu’il explique ce qu’il veut. Qu’on leur fasse comprendre qu’il n’y aura pas d’intervention. C’est tout. La reconnaissance des « cemevi » (lieux de culte des alévis) comme lieu de culte, l’enseignement dans la langue maternelle, l’enseignement islamique. Voici des libertés, contrairement à l’obligation de l’enseignement islamique.

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