Par Fouad Bahri | jeu, 29/12/2011 - 14:34
Au lendemain du vote au Parlement de la loi française réprimant la négation du génocide arménien, la colère et l'inquiétude règnent chez les Turcs de France. Dénonçant tour à tour un clientélisme à l'attention des Arméniens et une ingérence déplacée dans les affaires historiques d'Ankara, les Turcsde France craignent surtout la fin de leur liberté d'expression sur un sujet où seule la version officielle de l'Etat fera loi.
Le vote de la loi française condamnant d'un an de prison et de 45.000 euros d'amende tout propos niant le génocide arménien de 1915, le jeudi 22 décembre à l’Assemblée nationale, n'a pas fini de faire des remous dans les relations turco-françaises. Pour les Turcs de Seine-Maritime, l'émotion estpalpable. Nurcan, une étudiante en master des Sciences du langage à l'université de Rouen, n'en revient toujours pas. « Les étudiants turcs sont en colère. Nous avons été surpris par ce qui s'est passé », explique-t-elle. La jeune femme considère clairement qu'il s'agit d'une « loi antiturque », qu'elle « risque de créer des tensions avec les étudiants arméniens alors que les relations étaient plutôt bonnes » et qu'« il ne faut pas mélanger la politique et l'histoire. » Nurcan pense même accélérer son retour en Turquie : « Je fais des études grâce à une bourse du gouvernement français, mais en voyant ça, je me demande ce que je fais là et j'envisage peut-être de rentrer en Turquie. »
Une loi liberticide pour les Turcs de France
Cette réaction des étudiants turcs prend toute sa signification dès lors qu'ils se retrouveront en première ligne des débats historiques sur la négation ou l'affirmation du génocide arménien, sans pouvoir réellement exprimer leur position. Hakan, étudiant en Langues étrangères appliquées (LEA) à la faculté de Rouen, en est conscient. « Les Turcs n'ont plus la liberté d'expression et d'opinion alors que la France est le pays des droits de l'homme », dit-il, fustigeant l'exploitation d'un thème électoraliste à la veille des élections présidentielles de 2012. « On nous prive de cette liberté juste pour avoir les votes des Français d'origine arménienne. M. Sarkozy défend cette loi pour ses intérêts, car 99 % des Arméniens de France ont la nationalité française alors que les Turcs n'ont pas tous la nationalité et ne pourront pas voter », dénonce Hakan. L'étudiant franco-turc qualifie même cette politique française mémorielle d'ingérence dans les affaires internes de la Turquie, d'autant mal perçue que Paris ne serait pas « irréprochable » sur le plan historique. « Pourquoi la France se mêle-t-elle de l'histoire de la Turquie alors qu'elle-même a commis un génocide en Algérie et au Rwanda ? Quand on veut faire des reproches aux autres, il faut être soi-même irréprochable », lâche Hakan. Comme Nurcan, il estime qu'il « faut laisser l'histoire aux historiens ». « La Turquie a fait tout ce qu'elle pouvait faire et a fait même plus que ce qu'elle devait faire » sur le terrain de la reconnaissance historique, juge l'étudiant franco-turc.
Les élèves turcs menacés d'exclusion ?
Hakan voit aussi, dans cette mesure politicienne, l'expression d'un ressentiment européen à l'égard de la montée en puissance politique et économique d'Ankara. « On a l'impression que les Européens sont jaloux de la Turquie qui est un pays qui grandit et se développe sans cesse. Sur le plan économique, nous sommes au premier rang du Moyen-Orient. La Turquie est incontournable : la France n'est pas consciente de ce qu'elle fait », avoue-t-il. Si la colère, l'incompréhension et le malaise prédominent actuellement dans la communauté turque de France, la crainte de l'avenir est aussi présente, en particulier pour le devenir scolaire des plus jeunes. C'est le sentiment de Mevlüt, père de famille, qui pense que « cette loi va changer beaucoup de choses pour les Turcs de France ». « Quand les professeurs vont enseigner le génocide arménien, l'enfant turc ne va pas l'accepter et il sera mal vu par son établissement », confesse-t-il, redoutant que les plus fragiles socialement soient particulièrement victimes d'exclusion. « Cela ne va pas poser de problèmes pour les gens aisés qui fréquentent les écoles privées ; par contre, ce sera difficile pour les gens modestes qui vont à l'école publique », déclare Mevlüt.
