Par Etyen Mahçupyan | jeu, 02/02/2012 - 11:56
Les arguments développés par la Turquie contre la loi française sur les génocides démontrent l’illusion dans laquelle est tombée Ankara. Pour l’ancien rédacteur en chef d’Agos, que ce soit la liberté d’expression ou le respect de l’Histoire, « tous les arguments avancés par la Turquie sont malheureusement biaisés ».
La loi française sur les génocides ne vise pas à récupérer les votes des Arméniens. En effet, les socialistes se sont battus contre cette même loi, alors même que les Arméniens de France, en grande majorité, votent socialiste. Ils ne voteront probablement pas différemment simplement parce que Nicolas Sarkozy les a soutenus. En outre, il faut souligner qu’un peu plus de 500.000 Turcs vivent en France. Si M. Sarkozy gagne des voix côté arménien, il est évident qu’il en perdra beaucoup plus côté turc. En bref, cette loi n’est pas liée aux Arméniens, elle est en lien avec l’hostilité générale de l’extrême droite envers les étrangers. En s’opposant à la Turquie, Nicolas Sarkozy espère récupérer ces voix en surfant sur la dimension morale de la question arménienne. Face à cette position, tous les arguments avancés par la Turquie sont malheureusement biaisés de toutes parts.
Les contradictions de la Turquie
Premièrement, l’invitation faite à la France de se mettre en phase avec ses propres valeurs est absurde, parce que ce n’est pas à travers l’histoire de l’humanité que se sont construites les valeurs d’un pays. En effet, les partisans de la loi sont aussi pour la justice, qui est l’une des valeurs de la France, et se sont battus pour que le « génocide arménien » soit condamné comme l’est le génocide juif. Deuxièmement, dire que cette loi s’oppose à la Constitution française n’est pas du ressort de la Turquie. Finalement, c’est une Constitution qui a été écrite par une autre société que la société turque, et un texte reste ouvert aux propres revendications et choix de son pays. D’ailleurs, si la loi en question était en phase avec la Constitution française, la Turquie aurait-elle dans ce cas accepté cette situation ? Le sujet serait-il clos si les Français changeaient leur Constitution ? Troisièmement, faire le lien entre la condamnation du génocide et la liberté d’expression n’est pas cohérent. Bien que ce soit son meilleur argument, la Turquie brandit la bannière de la liberté d’expression pour critiquer cette loi, alors même qu’elle est l’un des pays les plus problématiques sur ce plan. Il est difficile de masquer le fait que la Turquie est l’un des derniers pays à pouvoir être un exemple pour les autres en matière de liberté d’expression.
« On a tenté de nationaliser le passé »
Quatrièmement, dire que l’Histoire doit être laissée aux historiens relève d’une approche insipide et malhonnête. De fait, cette question a de toute façon été déjà laissée aux historiens depuis près de 100 ans et la vérité historique qui en est ressortie n’est qu’une conclusion de littérature académique. Mais le plus important, c’est que durant tout ce temps, la Turquie a eu peur de laisser aux mains des historiens les évènements d’avant et après 1915. Comme il n’existe pas de droit d’avoir une autre approche que celle, officielle, prônée par l’Etat, c’est par le biais de l’Institut de l’histoire turque que l’on a tenté de nationaliser le passé. En laissant d’un côté l’histoire de la Turquie aux historiens, les représentants de l’Etat, en protégeant le discours idéologique de certains historiens, ont rejeté tous les autres historiens. De plus, il y a eu une commercialisation proche d’un chantage douteux réalisé sur le futur. On dit qu’en France il pourrait y avoir des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de personnes contre cette loi. Qui peut le savoir ?
Le double jeu des Franco-Turcs ?
Toutefois, ce genre de menaces proférées à l’encontre de Paris laisse penser que la diaspora turque de France est guidée et utilisée par le gouvernement turc, et il faut que chacun en soit sûr : cela sera, à la manière d’un réflexe, la toute première opinion que se feront les Européens. Cela signifie également que les Turcs de France ne sont pas prêts à porter la citoyenneté française, donc le fait que les Turcs « ne peuvent pas s’intégrer » en Occident viendra renforcer cet argument. La Turquie n’a toujours pas fait ce qu’il est nécessaire de faire. Elle ne se met pas face à ses responsabilités. Dans ce cas-ci, même avec ce qui semblait être une argumentation très judicieuse, la Turquie s’est en réalité affaiblie plus encore.
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