Aller au contenu principal

«Daesh espère que, humiliée, la communauté musulmane finira par les rejoindre»

Michael Privot est directeur de l’European Network Against Racism (ENAR) et islamologue. Dans une interview phare, il répond aux questions de Zaman France sur la médiatisation des affaires de terrorisme, leurs enjeux politiques sous-jacents et anticipe sur les scénarios sociaux de demain. Exclusif.

Samedi, Juin 27, 2015 - 13:33
Daesh

Pour l'islamologue Michael Privot, l'organisation terroriste Daesh espère que les musulmans du monde, harcelés et humiliés, viendront grossir ses rangs. 

Daesh

Zaman France : L'attaque d'une usine en Isère a été présentée comme un attentat terroriste commis par le prévenu Yassine Salhi. Cette présentation ne vous paraît-elle pas prématurée au vu de la rapidité des événements et de l'absence de revendications ?

Il est vrai qu’à l’heure où nous parlons, il reste bon nombre de points à éclaircir. Je pense cependant qu’il ne faut pas non plus se cacher derrière l’absence de revendication pour disqualifier complètement la possible dimension djihadiste de ce tragique événement (égorgement de son responsable, drapeau avec inscriptions en arabe).

Les attentats du 11 septembre 2001 n’ont jamais porté aucune revendication très clair au-delà même de la destruction provoquée. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à toute prudence dans le fait de tirer des conclusions, en particulier au sein des milieux politiques, médiatiques et communautaires, chacun y allant de sa théorie – accusatrice ou apologétique, c’est selon.

La qualification de terroriste, elle-même, doit être évaluée avec prudence, mais il est vrai que le scénario, la volonté de faire exploser l’entreprise, la mise en scène de l’assassinat de son patron semble indiquer qu’il y a quand même bien plus qu’un conflit social à la base, où en tous cas au moins une volonté de scénariser l’événement selon les codes esthétiques daeshistes.

On peut néanmoins se réjouir du fait que le suspect a été appréhendé vivant, ce qui, nous l’espérons, pourra permettre d’établir la vérité des faits et éviter, comme à chaque fois, les débordements de théories conspirationnistes, qui, en intra-communautaire, sont souvent un paravent psychologique pour éviter de regarder en face un certain nombre de réalités, voire de responsabilités collectives, quant à la place que l’on a laissé occuper au djihadisme dans notre imaginaire communautaire.

L'islamologue et directeur de l'ENAR, Michael Privot. 

S’il s’avère qu’il y avait une volonté de rattachement au djihadisme type Daesh dans le chef de cet homme, beaucoup ne pourront plus se cacher derrière leur petit doigt pour disculper «l’islam», les «communautés musulmanes», certains discours communautaires de toute corrélation avec la violence abjecte que nous voyons.

Ce qui bien sûr ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire un travail en parallèle d’analyse et de lutte contre les causes profondes qui peuvent mener à de tels événements tragiques.

Que traduit pour vous ce climat de tensions qui n'est jamais véritablement redescendu après Charlie Hebdo en France sur la question de l'islam ?

Il y a évidemment de nombreux éléments d’analyse à ce phénomène multifactoriel. Je n’en retiendrai que quelques-uns ici. Il est clair qu’un certain nombre de Français, d’Européens, ont des représentations extrêmement négatives à propos des musulmans, et conséquence de l’islam, puisque l’on appréhende une religion, de l’extérieur, au travers de ce que l’on voit du comportement des individus, des groupes qui s’en réclament.

Qu’on le veuille ou non, al-Qaida et Daesh prétendent parler et agir au nom de l’islam, ce dernier s’autoproclamant califat en toute simplicité. Le Hamas lui-même se met en scène comme représentant d’une voie moyenne de l’islam, tout en revendiquant, directement ou au travers de groupes affiliés, des attentats suicides.

On ne peut reprocher au citoyen lambda de voir un continuum entre ces actions et une religion, point commun de tous ces groupes. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un phénomène récent.

Au cours de ces 30 dernières années, le passif n’a cessé de s’alourdir et il ne suffit pas de proclamer que «l’islam, c’est la paix» pour convaincre son entourage face à la déferlante médiatique. On constate que des actions de partage sur le terrain, organisées par des communautés locales, parviennent à faire changer les attitudes, mais la lutte reste terriblement asymétrique par rapport à l’image médiatique des musulmans.

A cela s’ajoute bien entendu, une double crise identitaire profonde, tant au sein de la société majoritaire qu’au sein des communautés musulmanes. On voit ça partout en Europe, même si la situation française devient particulièrement hystérique, et conduit à l’exclusion mutuelle : le débat incessant sur une laïcité – qui, à force de récupérations en tous sens, se racialise de plus en plus –, le foulard, le niqab, les cantines halal, les prières dans les rues envoient le message, au quotidien, aux personnes qui se sentent identifiées comme musulmanes – volontairement ou non – qu’elles ne font pas partie de la société, qu’elles ne sont pas françaises comme les autres.

Ce qui en retour nourrit les comportements de replis communautaires, la surenchère identitaire – en particulier autour des questions d’orthopraxie : l’hypertrophie de la demande de (pseudo) halal, les marqueurs identitaires servant à afficher sa différence…

Et pendant ce temps, on ne se focalise pas sur la question des discriminations dans l’enseignement, dans l’emploi, dans la formation, la ségrégation urbaine, ou encore le fonctionnement de notre démocratie. Aujourd’hui, la voix de toutes celles et ceux qui rencontrent des discriminations à caractère islamophobe ou ethnique n’est pas entendue et prise en compte au sein des rouages institutionnels.

Tous ces éléments et beaucoup d’autres ont généré un climat de tension, qui va continuer à s’aggraver au fur et à mesure que des attentats vont être perpétrés sur le sol français ou européen. Vu que rien ne change à la situation sinon un contrôle sécuritaire renforcé des musulmans, qui lui-même contribue à la polarisation de notre société, alors qu’aucune mesure d’inclusion sociale et de diminution des tensions n’ont été prises, ni ne sont même discutées, véritablement, en France ou ailleurs, cette situation va inévitablement conduire à de nouvelles catastrophes.

Je ne suis pas optimiste du tout. D’autant que cela contribue à la stratégie de polarisation de Daesh, qui espère que, dégoûté, harcelé et humilié, le «mainstream» de la communauté musulmane finira par les rejoindre. Je refuse d’y voir une prophétie auto-réalisatrice.

Le gouvernement a voté une loi sur le renseignement renforçant le dispositif sécuritaire. Cela ne semble pas fonctionner...

Non, car il y a encore trop de difficultés entre les services pour échanger l’infos. On voit que tous les suspects sont passés sur le radar, mais il y en a trop pour pouvoir les suivre tous. Les services de renseignements, les autorités judicaires, ont du mal à collaborer, faute de moyens, au niveau international.

Les choses s’améliorent un peu, mais ne sont pas à la hauteur des enjeux. S’il faut bien sûr veiller à la sécurité, il faut surtout investir dans la prévention, l’inclusion, le développement d’une stratégie de lutte nationale contre les discriminations, y compris l’islamophobie, avec des actions concrètes et un monitoring de leurs impacts, avec des sanctions pour les contrevenants, des conditionalités dans l’attribution de fonds publics… tant qu’on investit pas dans cette direction, rien ne va changer.

Pour un certain nombre de militants et de citoyens, la question du terrorisme a été racialisée en France. Quand c'est un "blanc" qui tue, c'est une affaire psychiatrique, quand c'est un musulman c'est forcément du terrorisme. Partagez-vous cette position ?

C’est vrai que l’on constate cela partout, pas seulement en France. Les récents événements de Charleston l’on prouvé. Breijvik n’est toujours pas reconnu comme un terroriste – et pourtant, dans les deux cas, on voit qu’il y a eu volonté de mettre en œuvre une idéologie violente, raciste, portant sur l’organisation de la société au travers de moyens violents.

Définitivement, c’est une conséquence de la dominance de la blancheur dans les imaginaires : un Blanc peut disjoncter de manière individuelle, mais collectivement, les Blancs (les hommes surtout) sont bons, gentils, purs, non-violents. N’ont-ils pas «inventés» les Droits de l’homme ? Par contre, les musulmans, les Noirs, les Roms… sont essentiellement violents, déviants, pervers.

A Charleston, aux Etats-Unis, les familles de victimes noires pleurent leurs morts après l'attentat raciste d'un suprématiste blanc dans une Eglise. 

Et évidemment ces grilles de lectures implicites, subconscientes, sont immédiatement mobilisées pour faire sens de ces événements profondément choquant. Mais ces imaginaires ont des conséquences très concrètes car ils cadrent les débats, y compris les décisions judiciaires comme on peut le voir.

A nouveau, ces éléments ne doivent cependant pas nous éviter d’analyser ce qui se passe et pouvoir admettre, après enquête, qu’il s’agit bien d’un attentat, sachant également que la qualification de terrorisme est essentiellement politique et qu’elle permet en aval, de déclencher des actions, mobiliser des fonds, autoriser la suspension de droits fondamentaux avec des conséquences extrêmement grave pour l’ensemble de la société.

Dylann Roof, l'auteur de la tuerie de Charleston. 

Il faut être conscient que toutes les libertés collectives qui sont en train d’être rabotées au nom de la lutte contre le terrorisme et notre sécurité, ne seront probablement pas récupérées avant longtemps, car on va s’y habituer, malheureusement.

Depuis 2001, notre quotidien a massivement changé et ne sera plus jamais comme avant. Et nous sommes en train de passer au travers d’un saut «qualitatif» de même ampleur qu’après cette date. Pas de Patriot Act en Europe, mais nos libertés en prennent un coup, et j’ai peur que cela soit sans retour. Il faut se mobiliser à tous les niveaux

Est-ce une erreur d'islamiser ce sujet ?

Oui, absolument, d’autant que l’on sait que l’habillage islamique vient très tardivement dans un processus de radicalisation violente – je parle pour nos jeunes. C’est vraiment un message très basique qui vient comme une glu, un liant, pour donner un peu de sens, une direction, à un fatras de pensées et d’analyses pas très formées, disparates.

Mettre tout sur le dos de l’islam, c’est une erreur analytique majeure, avec des conséquences politiques graves, mais particulièrement utile car elle permet d’éviter de parler du changement sociétal radical qu’il faut faire aujourd’hui pour régler ce problème. Mais qui, parmi les décideurs, au sens large, a vraiment envie que cela arrive ?

L’austérité qui frappe nos sociétés, elle-même conséquence d’une crise bien plus profonde de nos démocraties, n’est pas confrontée du tout. On n’arrive pas à résoudre le cas de la Grèce à cause d’œillères idéologiques et d’intérêts bien compris. J’ai peine à croire, dans ce contexte, que l’on va changer quoi que ce soit à la situation. Malheureusement, comme pour le reste, on va attendre de s’écraser sur le mur pour se décider à changer.

 

La rédaction vous conseille


LES PLUS LUS


Back To Top