Du bon usage de Mohamed Merah

Version imprimable

La dérive violente et criminelle de Mohamed Merah a remis le thème de la sécurité au cœur de la campagne présidentielle favorisant notamment la droite et l’extrême droite. Pour le chroniqueur BERIL DEDEOGLU, une instrumentalisation de cette l’affaire pourrait se retourner contre ses auteurs. 

La semaine dernière, Mohamed Merah a assassiné trois soldats français, deux d’origine marocaine et un troisième originaire des Antilles. Plus récemment, il a attaqué une école juive, tuant quatre personnes, dont trois enfants. Assiégé par la police, il a avoué ses crimes avant d’être abattu. Il n’est néanmoins pas encore prouvé qu’il ait agi seul dans ces crimes horribles. Nous devons d’abord présenter nos condoléances à la famille et aux amis des victimes. Leur douleur est incommensurable, car ils ont perdu leurs proches de la manière la plus abrupte et la plus cruelle qui soit : dans une attaque terroriste. Les cibles choisies par Merah prouvent qu’il partage les idées des groupes radicaux actifs en Afghanistan et que ces idées, il a résolu de les défendre sur le sol européen. Il estime que la France n’a pas le droit d’envoyer des troupes en Afghanistan, qu’Israël est responsable de tous les maux du monde musulman, et il pense sans doute que les musulmans de France qui ne partagent pas ses convictions sont des traîtres. Il pensait probablement que la violence était la seule manière d’exprimer ses convictions. Une question s’impose néanmoins : pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? La présence de la France en Afghanistan ne date pas d’aujourd’hui, pas plus que la pression israélienne sur la bande de Gaza, et il y a des décennies que des musulmans servent dans l’armée française. Donc qu’est-ce qui s’est produit la semaine dernière qui ait pu pousser le jeune homme à passer à l’acte ? Bien entendu, nous ne pouvons pas connaître ses pensées intimes ou ce qu’était exactement ses motivations. Et maintenant qu’il est mort, nous ne le saurons jamais. S’il avait été capturé vivant et interrogé, sans doute serait-il plus aisé de prévenir des drames de ce genre à l’avenir. 
 
Y a-t-il un «Etat profond» en France ?
Les gens se feront naturellement leur idée sur ce qui a pu pousser le jeune homme à penser que le temps était venu de passer à l’action. Sans doute le débat sur l’immigration, omniprésent dans la campagne présidentielle, a-t-il alimenté sa colère, mais qui sait ? Peut-être sa colère était-elle dirigée contre Nicolas Sarkozy et a-t-il voulu le punir, sans qu’il soit venu à son esprit que par cet acte il servirait en définitive les intérêts du candidat à la présidentielle. Sarkozy aura maintenant beau jeu de dire : «Vous voyez, j’avais raison sur l’immigration.» Ses idées gagneront en popularité et peut-être Merah sera-t-il celui qui aura permis à Sarkozy d’être réélu. Nous ne tarderons pas à voir quelles conséquences cet événement aura sur le choix des électeurs. Quand on vit en Turquie, des idées singulières vous viennent à l’esprit. Par exemple, je me demande s’il n’y aurait pas un «Etat profond» en France. Le jeune homme de 23 ans est mort après un affrontement de 32 heures avec une troupe d’élite de la police qui essayait de le capturer vivant. En tant que pays qui a une certaine expérience en matière de lutte antiterroriste, il est clair pour nous que cette opération était un échec. Mais peut-être pas sur tous les plans : tout le monde a pu voir que la maison n’a pas été prise d’assaut immédiatement, et que des négociations sérieuses ont été entreprises. 
 
Des zones d’ombres demeurent
Pendant ce temps, tous les candidats à la présidentielle — Nicolas Sarkozy y compris — ont eu l’occasion d’assister à la scène. En d’autres termes, les responsables politiques pourront dire haut et fort : «Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir.» D’autres questions viennent également à l’esprit. Par exemple : pourquoi le président a-t-il décidé de se rendre immédiatement sur les lieux ? Ou encore : la présence du ministre de l’Intérieur était-elle vraiment nécessaire pour mener une opération de police ? Mais sans doute ne faudrait-il pas brouiller davantage les pistes... D’après les déclarations officielles, il y a au moins 25 autres individus comparables à Merah en France. Si je vivais en France et si j’avais été témoin d’un grave attentat islamiste, je serais pris de panique. La panique conduit les gens à demander plus de sécurité à leurs dirigeants. Jouons à l’avocat du diable : en axant votre politique sur les questions de «sécurité», vous risquez de perdre des voix en un rien de temps si après tous ces discours vous ne parvenez pas à assurer cette même sécurité.
 
b.dedeoglu@todayszaman.com

A lire aussi: