Par Sahin Alpay | ven, 06/04/2012 - 14:55
Mots clés : Chronique
La parution d’un rapport américain sur le recul des libertés religieuses en Turquie, mal accueillie par le gouvernement, souligne pourtant, selon le chroniqueur Sahin Alpay, les insuffisances criantes de l’Etat turc. Les alévis ne disposent toujours pas de statut alors que la loi d’interdiction des confréries religieuses est toujours en vigueur.
Dans son rapport annuel 2012, la Commission des États-Unis pour la liberté religieuse internationale (USCIRF) classe la Turquie parmi les 16 «pays particulièrement préoccupants» en raison de ses violations «systématiques et flagrantes» de la liberté de religion. Le statut de la Turquie s’est donc détérioré, puisque classée parmi les pays «sous surveillance» dans le rapport de 2008, elle s’est vue inscrite sur la «liste de surveillance» dans celui 2009. Le rapport publié l’an dernier par le Département d’Etat américain avait néanmoins fait l’éloge de la Turquie pour «les mesures prises sur la voie de l’amélioration de la tolérance religieuse». Le ministère turc des Affaires étrangères a fermement réagi contre le dernier rapport de la commission, déclarant qu’il «ignore délibérément les mesures prises plus récemment, ainsi que la volonté politique à la base des réformes en cours». Je ne dispose pas des connaissances suffisantes pour pouvoir comparer et me prononcer ainsi sur la question de savoir si la Turquie mérite ou non d’être classée parmi les pires pays en matière liberté de religion, mais je sais en revanche qu’il y a en Turquie un grand nombre de restrictions qui pèsent sur la liberté religieuse et qui sont absolument contradictoires avec un Etat démocratique.
Les alévis n’ont toujours pas de statut juridique
Permettez-moi de citer ici celles qui sont les plus évidentes. Conformément à la conception kémaliste de la laïcité — conception autoritaire selon laquelle la religion, et en particulier l’islam, est «réactionnaire» —, l’État et la religion ne sont pas séparés en Turquie. Bien au contraire, l’Etat monopolise et contrôle la religion. De sorte que, quelles que soient ses croyances religieuses, le contribuable finance la Direction des affaires religieuses (DITIB), qui représente l’islam officiel sunnite hanéfite, le même DITIB qui, de par la Constitution, se voit attribuer la fonction de promouvoir l’unité nationale. De sorte qu’un parti politique qui proposerait que le DITIB ne fasse plus partie de l’administration publique risquerait ni plus ni moins que la fermeture. Le DITIB contrôle toutes les activités religieuses, et détermine de manière centralisée jusqu’au contenu des prêches qui doivent être lus le vendredi dans les mosquées. Et tandis que le DITIB est financée par les impôts généraux, d’autres groupes religieux ne reçoivent pas un denier de l’État. La plus grande minorité religieuse, celle des alévis, n’a été autorisée à ouvrir ses maisons de prière, ou cemevis, qu’au cours des deux dernières décennies, et elle ne dispose toujours pas d’un statut juridique. L’autorisation d’ouvrir un cemevi est encore soumise à la décision arbitraire des municipalités. Par ailleurs, les Eglises apostolique, catholique et protestante arméniennes, les Eglises grecque orthodoxe, assyrienne, catholique et protestante, les juifs, les bahaïs, les yézidis, les chiites ainsi que les autres groupes religieux n’ont pas de statut juridique, n’ont pas le droit de former leur clergé, et sont tous soumis aux pratiques arbitraires des autorités. Bien que la majorité des sunnites croient en l’islam soufi et sont membres de confréries religieuses ou de communautés ou mouvements qui en dérivent, l’interdiction des confréries religieuses mise en place en 1925 est toujours en vigueur, et les membres de ces groupes religieux continuent d’être soumis à des menaces et autres pressions de la part des autorités. Le port du foulard est interdit non seulement dans tous les bâtiments publics, y compris le Parlement, mais aussi dans les établissements scolaires tous niveaux confondus. Ce n’est qu’au cours des deux dernières années que le port du foulard a été autorisé au sein des universités.
L’éducation religieuse n’est pas encore un droit
Conformément à la loi sur «l’unification de l’éducation» de 1924, l’enseignement religieux, y compris l’éducation des chefs religieux et des prédicateurs, est un monopole d’État. En violation de la Convention européenne des droits de l’homme, l’Etat ne reconnaît pas aux familles le droit de décider quel type d’éducation religieuse doit être dispensé à leurs enfants au sein des établissements scolaires. Mais sans doute existe-t-il plus grave encore que ces restrictions légales sur les libertés religieuses : c’est la situation dans laquelle se trouvent certains citoyens de devoir s’abstenir de divulguer leur identité religieuse par crainte des discriminations. Avant les années 1990, la plupart des alévis devaient dissimuler leur identité religieuse. Beaucoup de musulmans sunnites se sentent encore obligés de cacher leur appartenance à tel ordre soufi ou à telle communauté religieuse. Les citoyens qui ont découvert leurs origines arméniennes n’ont commencé à oser se faire baptiser que très récemment. C’est pourquoi je trouve cela absurde quand j’entends l’aile dure des laïcs exiger la transparence totale des groupes religieux, tout en ignorant totalement le fait que, dans ce pays, la liberté religieuse n’est absolument pas garantie.
s.alpay@todayszaman.com
A lire aussi:
13 Mai, 15:00
24 Avril, 12:33
22 Mars, 11:09
27 Juillet, 10:32
