Erdogan raconté par l’un de ses compagnons de route

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Les coups de colère ou les réactions émotives du Premier ministre Erdogan qui ont fait sa célébrité sont l’expression d’une personnalité psychologique à la fois complexe et particulière. Pour le chroniqueur Abdullah Bozkurt, la description qu’en a faite son compagnon de route Hüseyin Besli apporte un éclairage décisif sur le personnage.

Bien que le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan ait mis en doute la crédibilité du site de dénonciation WikiLeaks quand ce dernier s’est mis à publier des milliers de câbles diplomatiques américains confidentiels en 2010, la plupart liés à la Turquie, je pense néanmoins que l’un d’entre eux a visé juste : c’est celui qui en 2002 brossait son portrait psychologique. Le câble le décrit comme un homme «enclin aux réactions émotives mais froid dans l’exercice du pouvoir. Il se fait une haute image de lui-même et a un sentiment de fierté plus élevé encore, ces deux sentiments peuvent être aisément heurtés s’il estime qu’on ne lui a pas manifesté le respect qui lui est dû. Il réagit mal à la critique». L’ambassade à Ankara a suggéré à ses interlocuteurs à Washington de le traiter avec douceur. «La meilleure façon de le convaincre de prendre une décision difficile est de faire appel calmement, mais d’homme à homme, à son sens de la destinée en tant que dirigeant de la Turquie», car, met en garde le câble, «il réagit mal aux pressions ouvertes comme aux menaces implicites». Ceux qui appartiennent à l’entourage proche d’Erdogan confirment. J’ai récemment discuté avec Hüseyin Besli, un homme qui a quasiment effectué toute sa carrière politique à l’ombre d’Erdogan. Il le connaît depuis le début des années 70 et a été à ses côtés pratiquement à chaque étape de sa vie politique ; il rédigeait ses discours et déclarations durant la période 1991-2007. Il a même publié un livre en 2010, Bir Liderin Dogusu: R. Tayyip Erdogan (Naissance d’un leader : R. Tayyip Erdogan). Il m’a dit qu’il y a des choses qu’il a faites avec Erdogan par le passé mais qu’il n’a pas jugé bon de mentionner dans le livre, afin de ne pas mettre le Premier ministre dans une position difficile. «Sinon, le livre aurait pu faire le double de son volume actuel» a-t-il ajouté. «Même si vous avez raison à cent pour cent sur un point, il refusera de le reconnaître dès lors que vous le lui dites haut et fort ou d’une manière condescendante», a-t-il affirmé. 
 
Les émotions, mauvaises conseillères politiques
Besli a étudié la psychologie et le profilage est une spécialité qu’il connaît bien. Quoi qu’il rejette l’étiquette qui lui a été collée de «boîte noire d’Erdogan», il n’hésite pas à affirmer de manière brutale : «je pense que je peux très bien le lire [analyser et décrire sa psychologie, Ndlr]». Il prétend ainsi que quand Erdogan a décidé quelque chose, il se ferme aux conseils et aux suggestions. Mais s’il n’a pas encore décidé, il va tenir des réunions nombreuses et extraordinairement longues, jusqu’à ce que les idées prennent forme dans son esprit. Celui qui rédigeait les discours d’Erdogan le décrit comme étant un leader doté d’un grand charisme mais en même temps avec un côté émotionnel très développé, deux choses dont il admet qu’elles sont difficilement compatibles. «Je pense que les dirigeants prennent [naturellement] de la distance vis-à-vis de leurs émotions parce qu’ils portent le fardeau de l’intérêt national, parce qu’ils doivent tenir compte de ce qui bon ou mauvais pour le pays. Erdogan, lui, n’a pas perdu ce côté sensible» a-t-il expliqué. Cet aspect a pu parfois mettre Erdogan dans des situations difficiles, admet M. Besli, qui souligne que c’est sans doute là l’élément le plus faible de ses compétences en tant que dirigeant. «Ce qu’on attend d’un homme politique de son envergure, c’est qu’il filtre ses pensées dix fois avant de songer à les exprimer à haute voix. Or Erdogan est capable de les dire directement, sans les faire passer par le moindre filtre» a-t-il fait remarquer. 
 
Le pragmatisme d’Erdogan
Une autre faiblesse Erdogan, d’après M. Besli, est de continuer de soutenir ceux de son équipe dont les performances se sont révélées médiocres. Parce qu’il a été capitaine dans une équipe de football locale, explique-t-il, Erdogan sait diriger une équipe. Néanmoins, il compense la faiblesse de certains de ses joueurs en assumant davantage de responsabilités. «Ça l’use, malheureusement» critique M. Besli. Pour autant, Erdogan n’a pas pour habitude d’abandonner ses hommes quand ils sont impliqués dans un scandale politique : il attend et les replace un an après, précise-t-il. Il ne les soutient jamais indéfiniment. D’après lui toujours, Erdogan est bon en matière de gestion de crise. «Contrairement à ce qu’on croirait, il devient plus calme durant une crise. Il adopte une approche plus douce et plus lente, assigne des missions aux membres de son équipe et les motive [en inscrivant leur action] dans un cadre très contrôlé» explique t-il. Il est très pragmatique ; il sait où prendre position et avec qui. Erdogan est plus proche des valeurs sociales-démocrates que des valeurs nationalistes. Le compagnon de route du Premier ministre affirme que le lieu où Erdogan a grandi a également joué un rôle dans la formation de son caractère. «Kasimpasa dans le district de Beyoglu à Istanbul, un quartier pauvre, difficile, et Pera, un quartier chic, se jouxtent. Grandir entre ces deux modes de vie contrastés a eu un impact positif sur le caractère d’Erdogan» explique M. Besli.
a.bozkurt@zaman.com.tr

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