Par Gulizar Baki | ven, 11/05/2012 - 14:36

Des élèves de deux lycées en Turquie, dont un établissement arménien, ont lancé un projet intitulé Anusabur / asure destiné à lutter contre les préjugés et à promouvoir le vivre-ensemble. Une initiative salutaire pour les Turcs comme le relève Ahsen Nur Balkan engagé dans ce projet, car «nous vivons ensemble, mais nous agissons comme si nous ne devions pas nous connaître».
Nous sommes à Karaköy, dans un établissement scolaire vieux de 125 ans. Les salles sont étroites et les plafonds, hauts. Des salles de classe nous parviennent les voix des enseignants et le son d’un piano. Aux lycées des sciences sociales Mümtaz Soysal de Bahçelievler et Getronagan de Karaköy les élèves travaillent sur le projet intitulé Anusabur / asure (anusabur et asure désignent, en arménien et en turc, un dessert qui remonterait à Noé et qui est devenu le symbole du partage et du vivre-ensemble, ndlr) lié au vivre-ensemble et contre les préjugés racistes. Pour Rumeysa Sahbaz, à l’origine du projet, se mettre à la place des autres n’est pas difficile, car la plupart des gens en Turquie ont vécu ce type d’expérience négative lié aux discriminations. L’idée du projet lui est venue après avoir constaté que la plupart des questions sur ce sujet avaient besoin d’être traduites dans la langue simple des gens ordinaires. Hane Bolluk raconte : «nos enseignants étaient complètement pour et nous ont promis de trouver d’autres étudiants qui seraient intéressés. Quand on a commencé, on n’était que six, toutes avec le foulard. Alors, quand on est allées à Getronagan, les gens là-bas étaient étonnés. On a essayé de leur expliquer ce qu’on voulait faire, mais on n’a pas réussi. Mais une fois que les enseignants ont quitté la salle, plus rien ne pouvait nous arrêter, et on a parlé pendant cinq heures d’affilée. Une fois qu’on a eu terminé, j’ai demandé s’ils voulaient signer l’accord de la “loi de la fraternité” [un document qui prend acte de la volonté des deux parties d’œuvrer ensemble, ndlr]».
«L’identité turque se nourrit d’autres cultures»
Arden Akbiyik a alors levé les yeux et dit : «on n’a pas besoin de signer un protocole : on est déjà frères et sœurs». Les étudiants arméniens, curieux, les interrogèrent sur la raison de ce projet. Pour Arden Akbiyik, «nous faisons ça pour nous comprendre. J’ai besoin de saisir les éléments qui font de moi la personne que je suis pour pouvoir me comprendre en tant que personne dont l’identité est turque. L’identité turque se nourrit de beaucoup d’autres cultures d’Anatolie : il y a les Circassiens, les Kurdes, les Lazs, les Grecs, les Arméniens, etc. Ce sont ces cultures-là qui vivent avec moi dans ce pays.» Au cours de la dernière année, les élèves des deux écoles secondaires ont été impliqués dans de nombreuses activités dans le cadre du projet. Ils ont ainsi visité des mosquées, des églises, mais aussi les maisons et les écoles des uns et des autres. Ils ont également arpenté ensemble les rues du quartier de Beyoglu à Istanbul. «Je n’avais jamais réfléchi à cette question avant», déclare Ertugrul Çavusoglu, l’un des élèves impliqués dans le projet. «Pour moi, un Arménien, c’était comme quelqu’un qui vivait aux Philippines. Je ne savais rien. Il s’avère qu’on a toujours emprunté les mêmes rues. Ma prise de conscience est importante maintenant» ajoute-t-il.
L’ignorance à l’origine des préjugés anti-arméniens
Le 5 mai, les élèves arméniens et turcs ont fait un exposé sur leur projet et se sont succédés pour parler de leur expérience du vivre-ensemble. Des universitaires, tels que Ferthat Kentel et Atilla Yayla, ont pris également la parole. Linda Serkizyan, qui a rencontré Hane Bolluk et Rumeysa Sahbaz lors d’une exposition, a prononcé le discours d’ouverture. «Je me souviens, raconte-t-elle, qu’en cinquième année un camarade de classe qui avait découvert que j’étais Arménienne m’a lancé “Vous êtes censés avoir une queue : elle est où ?” J’étais profondément choquée. Il vivait probablement à deux rues de chez moi ! Je suis vraiment heureuse de faire partie de ce projet.» Un autre membre du projet, Ahsen Nur Balkan, dit qu’elle ignorait qu’il y avait un si grand nombre d’Arméniens à Istanbul. «En fait, souligne-t-elle, nous vivons ensemble, et nous nous connaissons, mais nous agissons comme si nous ne devions pas nous connaître.»
Istanbul
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