L’AKP : solitude et obésité politique

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Alors que l’arrivée au pouvoir de l’AKP dans un contexte de confrontation politique avec l’armée avait ouvert un processus de démocratisation en Turquie, l’absence d’opposition réelle commence à produire, d’après le chroniqueur Markar Esayan, les effets contraires. 

Il y avait un spot qui passait à la télévision. Une publicité pour une boisson énergétique. Une petite histoire racontée sous forme de dessin animé. Deux équipes de rameurs sont debout côte à côte. Ils attendent le départ de la course. Deux coéquipiers discutent. L’un d’eux raconte à l’autre qu’il a donné une boisson énergétique (celle vantée par le spot) à l’équipe adverse. Le coéquipier est stupéfait ; il ne comprend pas en quoi ce pourrait être un piège. «Mais comment as-tu pu faire une chose pareille ? Ils vont nous battre maintenant !», s’écrie-t-il. «Ne t’inquiète pas, rétorque l’autre, je n’en ai donné qu’à la rangée de gauche...». Vous comprenez la tactique : les rameurs de la rangée de gauche vont ramer plus fort que ceux de droite, de sorte que le bateau va se mettre à tourner en rond sans jamais réellement avancer, et au final, c’est l’autre équipe qui gagnera la course. Pour moi, cette publicité fait vraiment sens par rapport à la situation politique actuelle en Turquie. Durant ses premières années au pouvoir, le Parti de la justice et du développement (AKP) était un peu «seul» dans sa lutte contre la tutelle militaro-bureaucratique et ses relais au Parlement. On pourrait parler de «solitude positive». En effet, l’AKP a été très isolé dans cette guerre sans merci au sein de l’appareil d’État. La bureaucratie militaire et judiciaire avait apprêté ses préparatifs dès que la possibilité d’un gouvernement AKP s’était profilée à l’horizon. En réalité, ce processus avait débuté en 1994, face aux nombreux succès remportés par le Parti de la Prospérité (RP), le parti dont est issu l’AKP, lors des élections municipales, et qui avaient vu l’élection de Recep Tayyip Erdogan au poste de maire d’Istanbul. 
 
Süleyman Demirel, partisan du statu quo
Nous savons ce qui s’est passé dans les années 2000. Le coup d’État postmoderne du 28 février 1997 avait boosté le moral des cercles et structures de la tutelle militaro-judiciaire. «Le 28 février durera 1000 ans» avaient-ils coutume de dire. Le coup d’Etat a été orchestré par l’ancien président Süleyman Demirel, ainsi que par des partis de centre-droit comme le Parti de la juste voie (DYP) et le Parti de la mère patrie (ANAVATAN), qui avaient joué un rôle décisif dans son succès. Ce fut une entreprise honteuse menée au nom de la démocratie. Süleyman Demirel avait connu deux coups d’Etat par le passé. L’un d’eux l’avait même renversé de son poste de Premier ministre. Il n’en était pas moins un ferme partisan du statu quo. Il était convaincu que l’armée devait s’immiscer dans la vie politique lorsque c’était nécessaire. Les leaders du DPJ et de l’ANAVATAN se sont éloignés de l’éthique et de la justice : ils en ont payé le prix en étant relégués à l’histoire. Le peuple ne leur a jamais pardonné. Il a pacifiquement tiré vengeance du coup d’Etat du 28 février en faisant accéder au pouvoir l’AKP nouvellement créé lors des élections du 3 novembre 2002. Un processus de réforme sera alors entamé. L’AKP était alors la voix du peuple, contre ces cercles et ces structures militaro-judiciaires qui croyaient que l’État leur appartenait en bien propre. Le seul moyen de traverser ce goulet et d’éradiquer la tutelle était de s’appuyer sur le peuple et de lancer les réformes pour l’harmonisation avec la législation européenne. C’est ce qu’a fait l’AKP. Il fallait que ce soit fait. Tout dans ce pays était ou mal fait ou remis à plus tard, ou les deux à la fois. Et puisque c’était l’AKP qui avait gagné les élections, peu importe la manière dont il s’y prendrait. Plus le temps passait, plus il rassurait et plus il gagnait en soutien auprès d’une population qui voyait en lui, à juste titre, le seul parti qui représente la politique civile.  Le peuple demandait précisément que la politique civile puisse enfin bénéficier d’une marge de manœuvre.  
 
La deuxième solitude de l’AKP
Le pays a connu d’importantes crises entre 2002 et 2012. Mais l’AKP est sorti renforcé de chacune d’elles, comme de chaque élection, inflexible, inébranlable. Aujourd’hui, un électeur sur deux le soutient. C’est dû au fait que les partis de l’opposition, et en particulier le plus important d’entre eux, le Parti républicain du peuple (CHP), ne sont pas disposés à comprendre, ni à respecter les demandes du peuple. L’ancien leader du CHP, Deniz Baykal, a été renversé à la suite d’un sombre complot et remplacé par Kemal Kiliçdaroglu. Mais le Parti républicain du peuple est toujours incapable de constituer un rival sérieux pour l’AKP, parce qu’il n’a pas réussi à changer de mentalité. De sorte que le Parlement souffre aujourd’hui en permanence de cette absence d’un parti d’opposition démocratique et libéral. Cette absence d’opposition fait beaucoup de tort à l’AKP. Comme dans la publicité que je décrivais plus haut, il y a ici une très importante accumulation de pouvoir, mais qui loin de profiter au parti, vire à l’obésité politique. C’est ce qui explique que l’AKP glisse et dérape, qu’il tourne autour de son axe au lieu d’avancer, qu’il gaspille son énergie dans une seule rangée, dans son effort de s’intégrer au statu quo. L’AKP croit à la chimère d’un pouvoir perpétuel. En d’autres termes, le parti est de nouveau seul. Mais cette fois-ci, il s’agit d’une solitude négative.
 
m.esayan @ todayszaman.com
Istanbul

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