Par Ihsan Dagi | jeu, 09/08/2012 - 14:35
Mots clés : kurdistan irakien, barzani, Saddam Hussein, secession, Démocratie, indépendance, Chronique
La tentation sécessionniste des populations kurdes de Turquie n’est pas que le fruit du nationalisme des organisations kurdes. Pour le chroniqueur Ihsan Dagi, qui fait référence à l’exemple irakien, le pouvoir turc a aussi sa part de responsabilité dans ce phénomène. «Il appartient de démontrer que la coexistence comme le partage du pouvoir sont possibles», défend-il.
Une entité ethnique sous le joug d’un pouvoir central a face à elle deux options : soit œuvrer pour un régime démocratique qui reconnaisse son existence et garantisse ses droits, soit, s’il n’y a aucun espoir de démocratiser le pouvoir central, tenter de faire sécession. Il serait faux, cependant, d’attribuer la tendance au séparatisme à la seule pulsion nationaliste des communautés ethniques dominées. Je pense que la principale responsabilité en la matière incombe au pouvoir central à qui il appartient de démontrer que la coexistence comme le partage du pouvoir avec les minorités ethniques sont possibles. Sinon, on ne saurait blâmer les tendances nationalistes des minorités ethniques. Même si un Etat indépendant n’impliquerait pas nécessairement la jouissance de ces droits à un niveau individuel, personne ne pourrait plus empêcher la communauté constituée en Etat de chercher à obtenir de tels droits. Cela a été le cas des Kurdes d’Irak pendant des décennies.
La question de Barzani à Saddam Hussein
«En 1970, une commission dirigée par Saddam Hussein a rendu visite au mollah Mustafa Barzani dans son quartier général à Erbil. Les Kurdes étaient engagés dans une lutte armée pour leur autonomie depuis 1961, et le gouvernement de Bagdad voulait proposer un nouvel accord en vue de régler la question kurde. Mustafa Barzani a déclaré qu’il ne déposerait pas les armes tant que Bagdad n’aura pas reconnu l’autonomie des Kurdes. […] Saddam Hussein a accepté les conditions du mollah Mustafa et le cessez-le-feu a été décrété. Au cours de cette réunion, [Massoud] Barzani, le fils du mollah Mustafa, a demandé à Saddam Hussein à Bagdad comment il comptait résoudre le problème de la démocratie au niveau de l’ensemble de l’Irak. Saddam Hussein lui a répondu : «le système [par lequel] nous gouvernons le reste de l’Irak ne vous concerne pas. Vous vouliez l’autonomie au Kurdistan ? Vous l’aurez. Pourquoi vous soucier du reste ?»». On a fini par comprendre au fil des ans la pertinence de la question posée par Massoud Barzani, comme l’affirme Burak Özpek Bilgehan, enseignant à l’université d’Economie et de Technologie TOBB, et auteur d’un article provocateur et révélateur sur l’avenir du Kurdistan irakien, dont a été extrait ce qui suit. Dans son article intitulé «La démocratie ou une partition : scénarios d’avenir pour les Kurdes d’Irak», l’auteur avertit toutes les parties intéressées que le maintien de l’unité irakienne exige une démocratie effective à Bagdad et le respect d’un partage du pouvoir entre le centre et l’entité fédérale. «La politique de centralisation du [Premier ministre irakien Nouri al-Maliki] menace l’unité de l’Irak au lieu de contribuer à la consolider», affirme-t-il. Poursuivons la lecture. «Bien que les Kurdes aient mis en place un gouvernement régional et qu’ils aient atteint un niveau accru d’autonomie, ils ne se sont pas pour autant engagés dans un programme politique visant à faire sécession avec l’l’Irak. Cela signifie que les avantages qu’ils ont obtenus n’ont pas eu pour effet de les pousser à l’indépendance».
Le Kurdistan irakien : une leçon pour la Turquie
L’auteur continue en estimant que «les efforts déployés par Maliki pour centraliser le pouvoir, en contrôlant les ministères stratégiques, l’armée, la commission électorale et l’économie, et en excluant les grandes figures politiques sunnites et kurdes du système politique et de l’administration, portent atteinte à la tradition de partage du pouvoir de facto mise en place en Irak après l’invasion américaine». Massoud Barzani a déclaré pour sa part qu’«un dictateur à Bagdad ne peut pas diriger le Kurdistan et que si Bagdad s’avise d’essayer, les Kurdes emprunteront le chemin de la sécession». «Le processus est déjà enclenché et ce n’est qu’une question de temps et de développement régional pour décider quand et comment la chose doit se produire», a-t-il ajouté. Alors que le gouvernement Maliki essaie de subordonner le gouvernement régional du Kurdistan en coupant leur budget et en imposant une identité arabe à l’armée, le gouvernement régional du Kurdistan voit dans ces tentatives celles d’un dictateur qui cherche à consolider son pouvoir et à centraliser son système politique. Ainsi, la stratégie de Maliki réveille-t-elle chez les Kurdes des craintes anciennes, héritées de l’Irak baasiste, qui était par excellence un Etat fort et centralisé. S’il était amené à rencontrer Maliki, Massoud Barzani pourrait poser la même question que celle qu’il adressa à Saddam Hussein il y a 42 ans, et rappeler ensuite à Maliki ce qu’avait coûté à l’Irak la réponse arrogante du dictateur. Sans une démocratie pleine et entière, il sera impossible de mettre un terme aux tendances sécessionnistes de minorités ethniques fortes qui par ailleurs jouissent d’une autonomie régionale. C’est là un enseignement que la Turquie devrait elle aussi mettre à profit.
i.dagi @ todayszaman.com
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