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La France a-t-elle perdu la tête ?

Mots clés : Chronique

La loi votée par la France pour condamner toute opinion contraire  à la version officielle de l’Histoire, ne contredit pas seulement sa Constitution mais aussi la nature même de l’Histoire. Pour le chroniqueur Yavuz Baydar, « Cette tragédie devrait faire l’objet d’une commémoration solennelle et d’un débat historique libre, où l’on pourrait évaluer calmement toutes les hypothèses ».

Le passage du projet de loi au Sénat français qui pénalise la négation du « génocide arménien » de 1915 est tout simplement un acte de folie. Le vote ne servira rien de bon hormis les intérêts à court terme des politiciens français. Sur le long terme en revanche, il constituera un exemple négatif montrant comment les décideurs français auront limité la liberté d’expression. Il faut dire que le texte de loi lui-même est problématique. Il paraît certain que cette nouvelle loi contredit l’article 34 de la Constitution française qui garantit : « les droits civiques et les garanties fondamentales accordées aux citoyens pour l’exercice des libertés publiques ; la liberté, le pluralisme et l’indépendance des médias ». Il s’agit d’une question de politique intérieure pour les Français mais qui pourrait s’enflammer après les élections présidentielles. Qu’arrivera-t-il par exemple si des Turcs étudient des archives militaires allemandes ou russes (toujours entièrement protégées, avec un accès strictement limité), et révèlent des informations qui remettent en cause la thèse du « génocide arménien » ? C’est certes peu probable, mais la loi votée lundi impose déjà une importante restriction sur la liberté de travail des Français sur le sujet.

Une instrumentalisation mutuelle
Ce qui unit, en revanche, la Turquie et des pays comme la France, c’est leur empressement à limiter la liberté de parole concernant le « génocide ». Vrai, dans de nombreux cas, le démenti des déclarations de cette nature peuvent tomber dans le domaine du racisme et de la haine pure, offensant ainsi les familles des victimes. Mais plus souvent il est utilisé dans le monde entier pour suggérer des points de vue plus sceptiques, des doute, des nuances ou des objections. En Turquie, on trouve de nombreux exemples de personnes tombées dans cette dernière catégorie. Leur refus de qualifier les massacres de génocide est raisonnable, et il est seulement déterminé par les lois turques liberticides semblables aux lois françaises - comme l’article no 301 du Code pénal turc (TCK) - qui empêche de débattre librement. D’ailleurs, beaucoup en Turquie se battent pour faire supprimer cet article pour que de plus en plus de Turcs puissent être informés et se faire eux-mêmes leur opinion. Plus ils ont accès à des points de vue divers, plus leur conscience pourra faire face à la douleur des Arméniens. Et moins la législation s’immiscera dans les questions d’Histoire, plus ce processus aura de chance d’aboutir rapidement. Ici, l’effet immédiat de la démesure se manifeste par une politique mutuelle d’instrumentalisation de la tragédie. Le phénomène est parfaitement décrit par Timothy Garton Ash dans le journal The Guardian : « Cette tragédie devrait plutôt faire l’objet d’une commémoration solennelle et d’un débat historique libre, où l’on pourrait évaluer calmement toutes les hypothèses, même les plus farfelues, et les confronter aux preuves » écrit-il. « Elle n’est aujourd’hui réduite qu’à un instrument de manipulation politique » et « Le compte des morts d’hier vient de céder au compte des votes de demain », ajoute-t-il, en soulignant l’impasse de ce processus car si « Vous m’accusez de génocide, je vous accuse de génocide ».

Un réveil turc irréversible
La diaspora arménienne de France ne peut être que soulagée. Beaucoup de Turcs par contre ressentent comme une impression d’outrage. Une bonne nouvelle malgré tout, est la réaction du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. En soulignant le « besoin de patience et de calme », le leader turc semble sur la bonne voie pour apaiser les tensions. Doit-on en déduire qu’il comprend le projet de loi ? Il est clair que non. Mais le « réveil » est maintenant un fait et il est irréversible. Erdogan, lui, sait à quoi il fait face et surtout qui en Turquie le soutiendra si jamais il ferme le débat historique national.
y.baydar@todayszaman.com

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