Par Ihsan Dagi | ven, 01/06/2012 - 11:48
Mots clés : Turquie, politique étrangère, politique intérieure, soft power, politique zero probleme, changement paradigme, Chronique
Paradoxalement, la politique étrangère d’un pays n’a pas pour champ unique l’étranger. Elle est aussi un outil de politique intérieure. Pour le chroniqueur Ihsan Dagi, quand elle n’est pas utilisée pour définir la politique intérieure, ses répercussions sur celle-ci sont inévitables.
Les choix et les orientations en matière de politique étrangère, de même que leur perception peuvent renforcer un «ordre des choses» particulier au niveau intérieur. Des décennies durant, la politique étrangère de la Turquie a non seulement reflété mais aussi renforcé une «mentalité d’assiégé» qui voyait dans ses voisins des ennemis menaçant l’intégrité territoriale du pays. Le phénomène a été à l’origine d’une relation tendue avec les voisins vis-à-vis desquels non seulement l’Etat mais aussi la population ont nourri la plus grande méfiance. Une telle représentation du monde extérieur faisait sens dans le contexte particulier de la guerre froide. Les menaces constantes en provenance de la région ont justifié au niveau intérieur une structure de pouvoir autoritaire. La population devait être unie face aux menaces immédiates, voire même être consciente de l’existence d’extensions internes. Dans un tel contexte, l’idée d’une démocratie pleine et entière, des droits de l’homme et du pluralisme, était considérée comme un risque. La politique de la survie a ainsi constitué le terreau de la politique autoritaire assumée par l’armée, du déni de l’existence des Kurdes et de leur identité, du retard en matière de démocratisation et du développement généralisé d’un nationalisme idéologique. La survie et la sécurité de l’Etat ont été utilisées pour justifier la mise en place d’un Etat autoritaire.
Un changement de paradigme
Ce mécanisme ne commencera à évoluer qu’à partir de 1999, date à laquelle Ankara est devenue officiellement un pays candidat à l’adhésion à l’UE. Gouvernements turcs et forces sociales ont ainsi œuvré de sorte à transformer ce mécanisme de la politique étrangère qui servait à faire des espaces politiques et sociaux des domaines réservés. La conséquence de ce que j’appelle le «tournant libéral dans la politique étrangère turque». Un changement de paradigme s’est produit : on est passé de la pure politique de puissance à un programme de politique étrangère libérale qui voit dans les pays de la région non pas des adversaires, mais des partenaires, donnant ainsi la priorité à la coopération sur le conflit et remplaçant par la puissance douce la puissance militaire et l’intimidation. Les voies de la compréhension mutuelle, de la confiance et de la coopération ont été ainsi ouvertes dans la région, élevant la Turquie au rang de pays de la médiation, de l’engagement et du multilatéralisme. Avec l’avènement des révolutions arabes, beaucoup ont supposé que la Turquie poursuivrait dans la voie du soft power basé sur la coopération et le dialogue. Mais la persistance du régime syrien à refuser le changement a montré les limites de la puissance douce de la Turquie, et de son aptitude à favoriser le changement en Syrie, pays vis-à-vis duquel les dirigeants turcs pensaient pourtant disposer d’un levier. Ceux-ci sont passés de la persuasion à la coercition.
Les limites du soft power
Dans le même temps, après le retrait total des troupes américaines d’Irak, le gouvernement central sous la direction de Nouri al-Maliki soutenu par l’Iran et entraîné par la crise syrienne s’est confronté à la Turquie. Les affaires turques en Irak ont pâti de ce changement et le gouvernement d’Ankara a pris conscience une fois de plus des limites de son soft power, n’ayant pas réussi à convaincre Maliki de réparer les dégâts. C’est la même chose avec l’Iran qui considère la Turquie comme un rival régional. Le printemps arabe et le débat qui a suivi sur «le modèle turc» ont contribué à la confiance excessive des acteurs politiques turcs. Le ministre turc des Affaires étrangères a commencé à parler de «la construction d’un nouvel ordre» et d’«un nouveau Moyen-Orient» sous la direction de la Turquie. Ce nouveau langage de l’AKP va évidemment au-delà des prémisses libérales du stade antérieur, fondé sur la coopération, l’engagement et le dialogue.
La lutte interne pour le pouvoir
La Turquie va-t-elle abandonner la «politique du zéro problème» et l’approche dite de «puissance douce», pour adopter une politique d’hégémonie régionale, voire de domination ? Je crains que ce nouveau changement de paradigme en matière de politique étrangère ne relève lui aussi des considérations de politique intérieure, comme l’éventuelle candidature de Recep Tayyip Erdogan aux présidentielles de 2014 et la question de sa succession à la tête de l’AKP. La lutte interne pour le pouvoir pourrait dans un proche avenir radicaliser la politique étrangère de la Turquie.
i.dagi @ todayszaman.com
Ankara
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