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Le kémalisme a exclu « presque toutes les personnes vivant dans ce pays »

Quand Atatürk a pris le pouvoir, une refonte idéologique appuyée sur l’effacement du passé ottoman et la redéfinition de l’identité nationale, a été décidée. Dans ce deuxième volet de notre série consacrée à la rupture culturelle kémaliste, Hilal Kaplan, chroniqueuse au quotidien Taraf et journaliste à la télévision turque, nous dévoile les ressorts du projet de Mustafa Kémal.

 

Comment Mustafa Kemal a-t-il déconstruit le passé des peuples de Turquie et quelle nouvelle interprétation historique a-t-il imposé ?

Après avoir aboli le Califat et tous les symboles de la tradition islamique, Mustafa Kémal a dû légitimer sa nouvelle conception de l’état et sa nouvelle manière de gouverner. Il a renié ce qui l’avait précédé, à savoir un état islamique fondé sur la loi religieuse, tout au moins en ce qui concerne les affaires civiles. Pour jeter les bases d’une nouvelle identité turque moins religieuse, le citoyen turc idéal devait être musulman mais pas profondément et ostensiblement pratiquant. Dans une certaine mesure, cette politique a conduit au mensonge. Les historiens kémalistes ont ainsi produit toute une série de thèses peu vraisemblables sur l’origine du peuple turc dans la période pré-islamique. L’idéologie kémaliste a renié une partie de l’histoire et l’a largement manipulée pour accomplir ses vues et créer un citoyen idéal qui, selon elle, était nécessaire à l’évolution du pays. Pour donner la mesure du déni de l’histoire ottomane, il faut dire qu’en 1994, le Refah est le premier parti a inaugurer la commémoration de la conquête d’Istanbul et à tenir un discours se référant à la période ottomane de manière élogieuse. Depuis, cette commémoration a lieu chaque année le 29 mai mais c’est la seule date de l’histoire ottomane que le peuple turc, en tant que nation, célèbre aujourd’hui.

 

Suite à cette rupture identitaire, quel fut le visage du nouveau citoyen turc ?

Pour asseoir sa légitimité, la république kémaliste a construit une nouvelle identité pour les citoyens turcs, fondée sur trois principes : être turc, être musulman et être sunnite. Être turc signifiait que, dans la mesure où les gens étaient prêts à nier leurs origines ethniques et à accepter l’identité turque comme prévalant sur les autres, ils ne rencontreraient pas de difficultés. Un des pères de l’idéologie kémaliste a ainsi changé son nom d’origine juive, Moise Cohen, et l’a remplacé par un nom turc, Tekin Alp, niant de cette façon tout lien avec son identité et sa religion d’origine. Le deuxième trait de cette nouvelle identité était d’être musulman. Dans l’Empire ottoman, il y avait une population non-musulmane très importante. Celle-ci a commencé à être persécutée à partir des évènements de 1915 et cette politique a continué après l’avènement de la République avec des incidents dont on peut citer, entre autres, ceux de Thrace en 1934 et ceux du 6 et 7 septembre 1955. Il y avait aussi des lois discriminatoires comme celle qui imposait une taxe aux populations non-musulmanes faisant du commerce. De manière générale, ces populations ont été obligées d’immigrer et si elles décidaient de rester en Turquie, il leur était devenu beaucoup plus difficile de survivre. C’est une des raisons pour lesquelles le nombre de minorités vivant aujourd’hui en Turquie est inférieur à celui de tous les pays du Moyen-Orient, y compris l’Arabie Saoudite et l’Iran. Enfin, être un musulman sunnite était la dernière particularité importante. Elle est à l’origine par exemple des persécutions subies par la population alévie durant l’histoire de la République turque, question que le gouvernement essaie aujourd’hui de soulever. Même si certains alévis, notamment ceux de la diaspora, ne se reconnaissent pas comme appartenant à l’islam, la majorité d’entre eux définissent leur croyance comme une école au sein de l’islam. L’idéologie kémaliste est donc une idéologie monolithique qui excluait à la fois les populations non turques, les populations non-musulmanes, les musulmans véritablement pratiquants, les musulmans d’une autre école que le sunnisme comme les alévis...et finalement presque toutes les personnes vivant dans ce pays.

 

Quand a t-on commencé à remettre en cause les thèses kémalistes ?

Les fondements de ces thèses sont en train d’être profondément remis en cause. Prenons par exemple les évènements de 1915, c’est à dire le premier déplacement de la population arménienne. Cette question était encore très récemment un tabou en Turquie et quiconque réfutait la thèse officielle en payait le prix. S’il y a une chose que l’AKP a réussi, c’est bien d’avoir levé les restrictions sur la liberté d’opinion et d’avoir ouvert un espace de discussion où les Turcs peuvent enfin s’exprimer. Le 24 avril 2010, pour la première fois dans l’histoire de la Turquie et 95 ans après les faits, des manifestants ont pu se rassembler librement pour commémorer la mémoire de tous ceux que nous avons perdus en 1915, ainsi que leur héritage historique et culturel. Un autre exemple significatif est le massacre des alévis kurdes de Tunceli en 1938. Près de 10.000 personnes ont été massacrées sur ordre du gouvernement. En réalité, l’ancien nom de Tunceli était Darsim mais un autre moyen utilisé par l’idéologie kémaliste pour fonder cette nouvelle identité commune a été de changer les noms des villes et des villages, dans l’intention de détruire la mémoire collective remontant à la période ottomane, puisque certains noms étaient Arméniens ou Kurdes. Tunceli signifie littéralement « la main de bronze ». L’état a donc donné à cette ville un nom rappelant ce massacre et la suprématie du kémalisme sur toute forme de particularisme. En 2009, lorsqu’il a été question au parlement du problème kurde, Onur Öymen du CHP s’est levé pour dire que les mères avaient aussi pleuré à  Tunceli, demandant si nous devions aussi avoir pitié de leur sort, en réponse au discours d’Erdogan qui appelait à ne plus faire pleurer les mères et à traiter ouvertement la question kurde. Cet évènement à eu un écho très important et une polémique a été ouverte sur cette question. Les historiens ont commencé à exprimer ce qu’ils n’avaient jamais eu le droit d’écrire. Les habitants de Tunceli se sont mis à parler et ainsi l’opinion publique a pu largement connaître les horreurs ayant été commises sous Mustafa Kemal.

 

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