Par Fouad Bahri | jeu, 31/05/2012 - 11:26
Dans une interview accordée à Zaman, la sociologue Nilüfer Göle, analysant le rôle joué par l’AKP dans le renouveau politique en Turquie, rappelle que le parti d’Erdogan «a de fait transformé le sens de l’islam politique» en le faisant passer d’un parti très orienté sur le plan idéologique à ce qu’elle appelle le hizmet, notion que nous qualifierions de service public. Par cette observation, la maître de conférence à l’EHESS rappelait l’une des deux transformations politiques majeures accomplies par l’AKP et qui l’inscrit dans la modernité. Il est bon de rappeler l’autre acquis démocratique du parti actuellement au pouvoir : la domestication de l’armée et le retour dans les casernes de l’autorité militaire, condition indispensable à l’émergence d’une société civile souveraine et légitime. Si Nilüfer Göle précise que «la polarisation idéologique entre Turquie laïque et Turquie religieuse n’a pas disparu», elle insiste néanmoins sur les avancées majeures qu’ont constitué dix années de gouvernance AKP, notamment sur le plan municipal et local. C’est précisément toute la difficulté que doivent affronter les partis politiques au pouvoir : l’usure inévitable et le manque de challenges à relever. L’indispensable modernisation des partis musulmans turcs dans un savant compromis entre laïcité et islam, et l’impérieuse nécessité pour les Turcs de se réapproprier leur participation aux affaires de la République, avaient constitué le double leitmotiv du changement pour l’actuel gouvernement. Ces deux défis atteints, le risque est grand de voir la dynamique politique de rénovation ralentir voir stagner au grand préjudice des progrès réalisés. L’une des solutions pour éviter cet écueil sera sans aucun doute l’émergence d’une authentique force d’opposition démocratique et respectueuse du choix politique des Turcs. Un autre défi qui concerne cette fois-ci les autres partis politiques, CHP en tête, qui peinent toujours à procéder à leur propre aggiornamento et ne parviennent pas à réaliser la refonte idéologique indispensable à tout mouvement politique sérieux et en prise avec le réel. Mais il faudra également que les travaux de rédaction de la nouvelle Constitution prennent acte de ces enjeux et inscrivent leur résolution dans le marbre. Parce que le vrai changement s’inscrit aussi dans la continuité.
