Par Fouad Bahri | jeu, 07/06/2012 - 19:12
Mots clés : modele de croissance turc, Turkish Airlines, dette des menages, demande interieure, greve, licenciements, liberalisme, capitalisme, production a haute valeur ajoutee, Economie

L’ampleur du dernier mouvement social à Turkish Airlines après le vote d’une loi interdisant les grèves dans le secteur aérien relance la question du modèle économique turc. Après un tournant libéral amorcé en 1980, et l’euphorie des années 2000, ce modèle cherche à renouveler sa politique industrielle et à trouver un second souffle apte à solutionner ses déficits commerciaux.
Du jamais vu dans le milieu. Le 31 mai, une grève d’ampleur à Turkish Airlines a été décrétée pour protester contre l’adoption d’une loi votée par le gouvernement interdisant la grève dans le secteur aérien. Deux jours plus tôt, une première grève avait déjà paralysé la première compagnie turque et les conséquences de ce mouvement social n’ont cessé de s’alourdir depuis : 305 personnes licenciées, au moins 233 vols annulés et une perte de chiffre d’affaires estimée à 4,5 millions de dollars. Cette première grande grève, qui touche l’un des fleurons les plus dynamiques et les plus représentatifs de l’économie turque, ainsi que le durcissement législatif sur les libertés syndicales apportent une petite touche d’ombre au tableau du modèle turc tant vanté ces dernières années. Elle soulève des interrogations quant à l’orientation prise par Ankara qui a fait le choix dès 1980 d’opérer un virage libéral pour reconstruire son économie.
La dette des ménages pour relancer la consommation
Pour Rémi Bourgeot, économiste spécialiste des pays émergents, après «de forts épisodes de croissance et une inflation» ponctués par «de l’instabilité économique et des crises monétaires», dès 2002, il y a eu en Turquie une «stabilisation de l’économie». Cette période s’est notamment traduite par le développement d’un marché de consommation intérieur fort construit sur la demande. «Les politiques ont fortement favorisé la demande intérieure dans la croissance turque» confirme Rémi Bourgeot qui explique que le «boom de la consommation ces dernières années a notamment reposé sur l’endettement». «Ce n’est pas une politique de consommation fondée sur les salaires mais sur l’endettement. Pour l’économiste français, cette question des déficits commerciaux est au coeur des problèmes structurels de l’économie turque. Un déséquilibre important de la balance commerciale ferait peser la menace de déficits sur les comptes courants et repousserait les investissements étrangers par nature volatiles. «C’est un modèle avec de fortes croissances mais qui souffrirait d’un déséquilibre structurel lié au déficit de la balance commerciale car la Turquie importe plus qu’elle n’exporte» poursuit l’économiste. L’automobile est révélateur de ce point de vue, du cantonnement à un rôle de sous-traitant de certains secteurs de l’industrie turque «même si dans l’électro-ménager il y a des marques nationales qui rencontrent beaucoup de succès». Dès lors, l’enjeu pour Ankara serait de tendre vers ce que les économistes appellent «la sophistication de l’économie», c’est à dire de la production à haute valeur ajoutée qui permettrait d’amoindrir ce déficit commercial dû également à la concurrence internationale. Membre de l’Union douanière européenne depuis 1996, la Turquie est directement frappée par cette concurrence sur la production à haute valeur ajoutée avec l’Allemagne, mais aussi confrontée à celle de pays asiatiques à bas coût comme la Chine et l’Inde.
Rejoindre les standards européens
Selon Rémi Bourgeot, ces deux modèles rendent la trajectoire turque assez délicate. «D’un point de vue économique, la question de l’environnement concurrentiel est extrêmement forte dans tous les secteurs ce qui lui laisse peu de marge de manoeuvre en terme d’évolution salariale ou d’acquis sociaux dans un contexte de crise internationale, en particulier dans la zone euro» dit-il. Si la principale stratégie turque est d’augmenter ses sources de revenus dans le secteur énergétique en créant une zone de transit des matières premières vers l’Europe, une solution plus durable s’imposera. Des produits industriels générant plus de revenus et plus d’emploi permettraient par exemple d’assurer une meilleure redistribution selon les experts. A terme, c’est pourtant une politique industrielle plus proche des standards européens qui pourrait permettre à la Turquie de progresser sur le terrain des acquis sociaux à l’image de la France avec la sécurité sociale ou de la forte tradition syndicale en Allemagne.
Paris
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