Les silences d’Anatolie filmés par Nuri Bilge Ceylan

Version imprimable

Avec Il était une fois en Anatolie, son dernier opus, le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan, récompensé par le Grand Prix au Festival de Cannes, nous livre un fantastique portrait de la société patriarcale anatolienne, sur fond de suspense policier.

Le film Il était une fois en Anatolie (Bir Zamanlar Anadolu’da) du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan a été récompensé par le Grand Prix au Festival de Cannes, cette année. S’écartant de sa marque de fabrique stylistique et de son minimalisme narratif, cette œuvre  est un terrain de jeux prolifique pour l’ensemble de ses acteurs qui peuvent déployer leur talent au sein de l’univers de Nuri Bilgi Ceylan. Il était une fois en Anatolie est donc un véritable portrait de la province anatolienne où les dialogues longs et avisés alternent avec les monologues qui sont la clef pour comprendre la vie dans ces petites villes. Le silence joue un rôle central dans ce film, dans un univers où les personnages ne réussissent pas à transmettre l’inertie étouffante de la campagne. En plein milieu de la nuit un groupe d’hommes est à la recherche d’un cadavre dans les steppes anatoliennes. L’équipe de recherche est composée de l’inspecteur Naci (Yılmaz Erdoğan), qui mène l’enquête, du docteur Cemal (Muhammet Uzuner), du procureur Nusret (Taner Birsel), du chauffeur Ali (Ahmet Mümtaz Taylan), du principal suspect Kenan (Fırat Tanış), d’une unité de gendarmerie et d’une poignée d’hommes venus offrir leur aide.

Le silence pénétrant des femmes anatoliennes

Trois voitures roulent à travers la steppe. L’obscurité est interrompue seulement par les phares des voitures. Tous les lieux se ressemblent. Kenan ne semble pas se souvenir du lieu exact où il a enterré le corps la nuit dernière. Les autres hommes sont de plus en plus énervés par le manque de sommeil et par la frustration. Les conversations qu’ils échangent au cours de leur périple semblent superficielles, voire absurdes par leurs banalités ce qui renforce l’effet comique et grave de la situation. C’est cette quête incessante pour avoir « raison » qui est la force conductrice de ces hommes et, en miroir, de la société patriarcale qui les entoure. Seulement deux femmes apparaissent dans le film. Aucune d’elles n’a de répliques. L’une est le symbole de la compassion, plus précisément de l’ange et la seconde représente la pécheresse, la femme censée être la cause du meurtre. Dans l’esprit collectif de ces hommes et dans leurs souvenirs, et dans celle du système patriarcal dans lequel ils vivent, les femmes ne font pas partie du monde réel, elles ne sont pas des êtres humains, seulement des concepts qui aident les hommes à se forger une idée d’eux-mêmes. Nous voyons ces femmes muettes à l’écran, dans des photographies, ou nous entendons leurs voix au téléphone. Pourtant, ce sont ces mêmes femmes, absentes de cet univers, qui sont à l’origine des erreurs des hommes et de leurs tourments. Il était une fois en Anatolie prouve,    au final, que le grand cinéma turc existe toujours.

 

A lire aussi: