Les Turcs ont été « dépossédés » de leur propre architecture

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Dans ce troisième volet sur la rupture culturelle du kémalisme, l’ancien professeur à l’Université du Bosphore et architecte de renom, Hilmi Senalp, explique comment l’influence occidentale sur l’architecture turque a profondément destructuré l’urbanisme hérité de la période ottomane.

 

Comment s’est exercée l’influence européenne sur l’architecture ottomane ?

 

La décadence de l’empire ottoman au XVIIIème et au XIXème siècle conduit les sultans à se tourner vers la modernité européenne et à entreprendre d’importantes réformes pour tenter de sauver l’empire. Cette influence se retrouve dans l’architecture puisque dès le XVIIIème siècle, les architectes, tout en conservant le style oriental, commencent à adopter des codes et des normes de construction venus de l’Europe. Un des principes fondamentaux de l’islam, l’unicité d’Allah, était adopté dans la géométrie des mosquées puisqu’elles étaient traditionnellement bâties en carré et ne comportaient qu’un seul centre. Or, avec l’adoption de certaines normes européennes, elles prennent une forme ovale à deux centres comme la mosquée Nuruosmaniye construite par l’architecte Mustafa Aga au XVIIIème siècle. L’influence baroque a introduit le volume et la troisième dimension dans la représentation, ce qui transforme profondément le regard et la vision du monde.

 

L’architecture d’Istanbul a-t-elle été endommagée par cette dévalorisation de la civilisation islamique souhaitée par le kémalisme ?

A partir de la république, un changement plus radical s’opère puisqu’on fait appel à des architectes étrangers pour repenser l’organisation d’Istanbul représentant l’héritage du passé ottoman et pour construire une nouvelle capitale à Ankara incarnant la modernité. Comme Ankara était un simple village anatolien à l’origine, l’architecte allemand Jansen érige en très peu de temps une ville entièrement moderne. Par ailleurs, l’héritage se trouvant dans les enceintes d’Istanbul va être sérieusement endommagé par les travaux d’urbanisation du Français Henri Prost. Ce dernier décide par exemple de détruire les berges florissantes de la Corne d’Or pour construire une zone industrielle en plein cœur d’Istanbul.

 

Cette urbanisation drastique qui supposait une destruction du patrimoine était-elle inévitable ?

En réalité, avant Henri Prost, Le Corbusier avait proposé un autre plan d’urbanisation qui tendait à préserver l’héritage historique d’Istanbul et à créer une seconde ville satellite avec un second centre moderne. Mais ce plan a été refusé par le gouvernement kémaliste car la volonté des autorités républicaines était bien de transformer Istanbul de l’intérieur et d’anéantir autant que possible le patrimoine ottoman. Dans l’ensemble, ce sont environ 700 sites publics (mosquées, tekke, hammam, fontaines ) qui ont été détruits. Or, si on avait poursuivi la construction du réseau métropolitain qui avait commencé avec celui de Tünel en 1907, on n’aurait pas été obligé d’ouvrir toutes ces voies routières à la surface d’Istanbul et on aurait pu conserver les sites historiques.

 

L’érosion du patrimoine concerne t-elle seulement Istanbul ?

Celle-ci a eu aussi des conséquences dans toutes les villes d’Anatolie puisque celles-ci ont commencé à imiter les transformations opérées à Istanbul ou à Ankara et le style architectural propre à chaque région du fait de la géographie et du climat, le bois près de la Mer Noire, la pierre dans le Nord-Est, la chaux dans le Sud-Est, a peu à peu disparu pour laisser place à une architecture globalisée et chaotique.

 

Comment la politique concernant la protection du patrimoine culturel a-t-elle évolué ces dernières décennies ?

C’est à partir des années 2000, avec la nouvelle politique du parti AKP, que les autorités ont commencé à réagir à cette érosion du patrimoine et qu’ils ont lancé quatre projets de réhabilitation de différents quartiers d’Istanbul : Fener, Balat, Suleymaniye et Cankurtaran. Il y a eu aussi une modification juridique de la protection du patrimoine historique qui a permis de restaurer de manière plus cohérente certains ensembles. Auparavant, la loi restreignait la restauration à des bâtiments individuels, ce qui empêchait la protection d’une zone entière et privilégiait les spéculateurs qui faisaient régulièrement brûler de vieux bâtiments pour obtenir plus facilement des terrains.

 

Pourquoi la ville d’Istanbul ne possède t-elle pas un musée témoignant de son histoire ?

Le véritable problème concernant la mémoire est que les Turcs ont été dépossédés de leur propre culture et que, au lieu d’intégrer ce patrimoine à leur histoire, ils l’ont observé de l’extérieur comme une influence néfaste, alors que cet héritage faisait partie intégrante d’eux-mêmes. La volonté républicaine de dévaloriser le passé ottoman a donc opéré par ce dédoublement de l’identité qui empêche toute relation à la mémoire et au passé. Pendant 150 ans, il y a eu un conflit permanent qui opposait les partisans de la préservation de l’héritage ottoman à ceux qui voulaient le plonger dans l’oubli. Durant toute cette période, il n’a donc pu être question de revaloriser concrètement cet héritage et c’est la raison pour laquelle, on pense seulement aujourd’hui à construire un musée sur l’histoire de la ville d’Istanbul.

 

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