Libération des journalistes : La nécessaire réforme de la justice turque

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La libération des deux journalistes Nedim Sener et Ahmet Sik a été accueillie comme un soulagement par de nombreux Turcs. Pour le chroniqueur Yavuz Baydar, la question de la libération des journalistes arrêtés dans le cadre de l’affaire Ergenekon ne peut être dissociée de la réforme de la justice turque, «chroniquement malade».

 
La libération de deux collègues, Nedim Sener et Ahmet Sik, est assurément le signe le plus clair que le système judiciaire turc, chroniquement malade, est en train de reconnaître l’un de ses plus graves manquements. Je n’ai pas été surpris par cette décision soudaine. Cela a été un grand soulagement, non seulement pour les deux hommes et pour leurs proches, mais aussi pour l’ensemble des forces de la société civile, qui ne désespèrent pas de voir émerger une Turquie meilleure. J’avais fait part à mes collègues turcs et étrangers, il y a environ trois semaines, de mon sentiment que la chose se produirait. Ma conjecture était fondée sur quelques allusions assez claires d’Ankara selon lesquelles «les choses étaient parvenues à un point tel» que ce n’était plus tenable du fait de la forte pression exercée de toutes parts. Le débat autour des journalistes emprisonnés est devenu le sujet numéro un, et il vaut à la Turquie d’être aujourd’hui jugée et critiquée. Dans les principaux centres de décision politique et de droit tels que Bruxelles, Strasbourg, Washington ou New York, les sentiments virent à l’aigre. Les amis de la Turquie sont de moins en moins nombreux à vouloir soutenir sa politique en matière de droits de l’homme et le font avec des arguments de plus en plus faibles, particulièrement depuis les élections du 12 juin. 
 
Libérer les journalistes !
Le rapport tant attendu que prépare l’UE sur la Turquie, et prévu pour la fin de ce mois-ci, devrait, à cet égard, s’avérer critique dans son contenu. La chose semble avoir créé une forte «pression» au sein des chambres de la justice de la capitale. Parmi les personnes actuellement emprisonnées, on compte un grand nombre de journalistes. Des journalistes dont le nombre ne s’élève sans doute pas à 100, comme cela a été prétendu, mais dont néanmoins une grande partie sont Kurdes. Ceux dont la détention est liée à l’exercice de leur profession devaient être libérés sans délai. La relaxe de Sener et Sik précède certes les réformes annoncées d’un système judiciaire turc malade. Pour autant, elle ne doit pas être vue comme étant sans rapport avec ces dernières. Le tribunal a décidé de ne pas attendre les réformes et a publié une déclaration dans laquelle figuraient des arguments en faveur de la libération des journalistes. Il y était notamment question de la «possibilité de requalifier le crime imputé» aux deux journalistes, et de la durée de leur détention. C’est ce qui aurait dû être fait, non seulement pour Sik et Sener, mais aussi pour les autres affaires importantes telles qu’Ergenekon ou Sledgehammer qui sont de nature politique. En un sens, donc, ceux qui se trouvent dans une situation comparable à celle de ces deux journalistes devraient être rapidement libérés. On songe à l’universitaire Busra Ersanli et à l’éditeur Ragip Zarakolu, tous deux accusés dans le cadre de l’affaire de l’Union des communautés kurdes (KCK). 
 
Des jugements au cas par cas
Dans une autre affaire majeure, la Cour européenne des droits de l’homme a rejeté l’appel pour la libération de Tuncay Özkan, un journaliste maintenu en détention dans le cadre du procès Ergenekon. La décision était fondée sur l’existence de faits solides motivant la suspicion pour les actes commis. Cette décision montre simplement que nous ne pouvons pas mettre dans le même sac l’ensemble des journalistes accusés. Chacune d’entre eux doit être jugé de manière juste et équitable, au cas par cas. Par ailleurs, en dépit de la contre-propagande qui s’est développée, y compris, parfois, au sein de médias internationaux par ailleurs sérieux, les failles du système judiciaire turc ne doivent pas nous conduire à minorer le caractère à la fois grave et menaçant de l’objet de ces procès politiques. On peut d’ores et déjà tenir pour acquis que la libération de Sik et Sener conduira à des attitudes extrêmes telles que de déclarer l’ensemble de ces procès comme nuls et non avenus. Celui qui fera cela doit savoir que ces appels sont une entrave à volonté de la nation, qui, dans son écrasante majorité, exige des procès démocratiques et que soit assumé, de manière pleine et entière, la confrontation avec un passé peu reluisant. Sur le plan politique comme sur le plan social, il n’y a pas d’alternative. L’évolution du gouvernement en faveur des libertés et des droits de l’homme doit être soigneusement encouragée. Lorsqu’en septembre 2010 58% des Turcs ont voté «oui», l’espoir était grand que ce référendum permette d’accélérer la réforme judiciaire et d’apporter rapidement la justice. Depuis, il n’y a eu que déception. Le système judiciaire, essentiel dans les processus de transition, a continué de nuire à la transformation, au lieu de la faciliter. 2012 sera l’année de ces procès cruciaux ; c’est là le vœu de tout un chacun.
 
y.baydar@todayszaman.com 
Paris

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