
Le réalisateur Semih Kaplanoglu vient de clore la trilogie de Yusuf en remportant l'Ours d'or de Berlin avec le film "Miel" (Bal ). Nous sommes à la dernière étape du récit de la fuite qui a conduit Yusuf de la campagne vers la grande ville, pour devenir poète. Après "Œuf" (Yumurta) qui raconte l'âge adulte et "Lait" (Süt ) qui évoque un tronçon important de l'adolescence, Semih Kaplanoglu clôt la trilogie avec un dernier volet qui a pour thème l'enfance. Le célèbre réalisateur y raconte les difficultés que rencontrent les enfants issus de la campagne et élevés avec des connaissances traditionnelles, lorsque ces derniers sont confrontés à un enseignement formel.
Tout au long de la trilogie de l'histoire de Yusuf, on sent une altération voulue de la chronologie. Yusuf qui vit sa vie d'adulte en 2007 dans le tournage d'"Œuf" et passe l'année 2009 dans "Miel" qui narre son enfance. Pourquoi n'avez-vous pas fait en sorte de restituer l'époque de "Lait" et "Miel" en les faisant glisser vers le passé afin de se conformer avec l'âge de Yusuf ?
Ça nous aurait conduit à revenir 20 ans en arrière pour ajouter encore 20 ans après. Ça ne paraissait pas trop logique. Parce que si vous faîtes attention aux noms du personnage, vous vous apercevrez qu'il ne porte pas le même nom. Dans l'un c'est Yusuf Köksal, dans l'autre Yusuf Güner, Yusuf Özbek dans un troisième... C'est pour moi l’explication logique. Oui, il entre dans la peau d'un poète, nous suivons sa trajectoire. Mais je ne le conçois pas comme un retour en arrière, un "flashback". Je vise davantage un but psychanalytique. Et je n'attache pas beaucoup d'importance au cadre temporel et aux noms qu'il faut accorder de cette manière, parce que je connais les conséquences que cela entraînent. Selon moi, le personnage de Yusuf reste d'un certain point de vue anonyme. Je parle d'un poète et fais le choix de raconter son monde intérieur et ses sentiments en l'ancrant dans le jour présent et non en faisant un retour en arrière. Parce que pour moi, le passé de l'homme fait par ailleurs partie du temps présent.
La vie de Yusuf passe et elle est imbriquée à des rêves tout au long de la trilogie. "Miel" est peut être en ce sens le film le plus surréaliste de la trilogie. Ce que vit Yusuf dans la vie réelle est sans cesse imbriqué avec ses rêves. Nous voyons aussi par ailleurs, des scènes où Yusuf partage un rêve avec son père et que sa mère en partage un avec lui. Si nous étions contraint de résumer le thème principal de la trilogie en une phrase, je dirai : "le passé de chaque individu est en même temps leur rêve". Qu'est-ce que vous en dîtes ?
Eh bien, je n'accepte pas la définition de surréaliste. Je n'ai pas vu la chose de cette manière. Je n'ai pas vu les rêves comme reflétant la perception d'une interprétation psychanalytique. Je conçois les rêves comme revêtant davantage un sens mythologique et spirituel. Parce que dans notre culture, l'interprétation des rêves est très importante. Et il y a un parallélisme entre le cinéma et le concept de rêve. C'est pour cette raison que je pense que le cinéma est nécessaire pour créer le sentiment de rêve. C'est aussi une chose qui peut apporter d'une certaine manière une différence entre le réel et le construire. Je pense que les rêves nous délivrent des connaissances lorsque nous interprétons la vie. En ce sens, je pense qu'il est nécessaire qu'à la perception du film des ponts soient jetés entre les relations que les spectateurs sont amenés à établir à partir de leurs rêves et ceux des personnages ou bien des rêves issus du film.
Nous voyons dans ce film, que l'épilepsie, qui est une maladie héréditaire, a été transmise à Yusuf par son père. Tout au long de la trilogie, l'épilepsie rend Yusuf de plus en plus fragile et s’ajoute à son petit problème de communication. Autant les rêves sont une manifestation de l'inconscient, autant l'épilepsie est une perte de conscience. Vous avez fait le choix de l'épilepsie pour altérer encore davantage le lien de Yusuf avec la conscience ?
Non, j'ai pensé qu'il était nécessaire de laisser en lui une trace, un signe. Comme un sceau. En même temps, quelque chose qui le rende sensible car les frontières sensitives des gens épileptiques sont très différentes. Et en même temps quelque chose qui le tienne à l'écart des autres. D'autre part, si vous pensez aux gens épileptiques, c'était leur rendre hommage. Parce que je cherche à raconter un héros de notre temps, son nom n'a pas d'importance, il est poète. Je pensais qu'il était nécessaire de lui faire porter certains attributs. Je parle d’un poète provincial anonyme, un des représentants contemporains de la sédimentation au fondement de toute notre sensibilité artistique, dans un pays où la poésie, qui est pourtant très enracinée, disparaît peu à peu.
Vous êtes attirés par la poésie...
Il m'arrive encore d'écrire des poèmes... J'ai des poèmes qui ont été publiés. En fait, lorsque je fais un film, je garde un pied dans la poésie et ses particularités telles que les techniques de production, la concision, la précision. Je vois dans le cinéma, le même sentiment que nous offre la poésie. Je vois aussi dans le cinéma cette potentialité et pour moi il y a un champ puissant dans l'union de la poésie et du cinéma.
Vous recherchez l'un dans l'autre...
On peut dire ça comme ça. Tout du moins, je considère que le sentiment poétique doit être transmis aux spectateurs.
Il y a des mises en scène construites de manière délibérément déformée, telle que le visage de Yusuf à l'école derrière le pot aux rubans. Est-ce une réplique visuelle du "renfermement" qui sévit à l'intérieur du système éducatif ?
Je l'ai pensé ainsi. Maintenant il y a une chose à prendre en compte : j'ai moi-même vécu ce que vivait cet enfant. J'étais le dernier enfant de la classe à lire et à recevoir un ruban. Mais à cette époque, j'avais des camarades de classe qui travaillaient la terre, qui s'occupaient d'agriculture. J'ai remarqué combien ce modèle d'éducation leur posait de graves difficultés. J'ai beaucoup réfléchi sur cela, sur les raisons de ces difficultés. Les enfants élevés dans les pots de fleurs des villes sont vraiment mieux adaptés à ce système éducatif. Mais les enfants élevés dans la nature, avec les animaux, les plantes, la terre, l'air, le cycle climatique, le rythme de la nature, commencent dès leur très jeune âge à assimiler les connaissances traditionnelles. Par leur père, leur entourage. J'ai l'impression que l'être humain lorsqu'il retourne à l'école après cette forme d'apprentissage doit vivre une rupture étonnante, une coupure. J'ai tenté ici de transmettre un peu ce contraste à travers l'enfant. La relation que cet enfant exprimait avec ses mots était importante, parce qu'ils se transformeront en poésie, il deviendra poète.
