Par Fouad Bahri | jeu, 27/10/2011 - 12:01

Directrice d’études en histoire du judaïsme à l’EPHE, Esther Benbassa est une intellectuelle engagée. Née à Istanbul et fraîchement élue sénatrice du Val de Marne sous les couleurs d’Europe Ecologie les Verts, Esther Benbassa considère que l’attitude israélienne dans l’affaire du Mavi Marmara a constitué une erreur et qu’ « Israël devrait s’excuser. »
Vous êtes née à Istanbul et vous y avez passé une partie de votre enfance . Quelle relation avez-vous conservé avec la Turquie ?
Je suis une citoyenne du monde et pour mon élection, on a beaucoup parlé de moi en Turquie et en Israël. J’ai des émotions fortes quand je vais en Turquie, c’est à dire très souvent. Je suis une immigrée, je le dis ouvertement et mon empathie pour l’islam et les immigrés viennent de ma propre histoire. J’ai grandi dans une maison où mon père recevait les notables musulmans. On allait rendre visite pendant les fêtes chrétiennes à nos amis grecs et arméniens et les musulmans venaient chez nous pour nous souhaiter la bonne année juive. J’ai grandi dans cette ambiance pluriculturelle et j’ai encore des amis musulmans à Istanbul.
Comment jugez-vous l’évolution de la société turque ces quinze dernières années ?
A chaque fois que je retourne en Turquie, je suis étonnée. La modernisation turque y va à une vitesse exceptionnelle et on sent tout le dynamisme de la population. C’est un pays qui en veut, les gens souhaitent réussir et travaillent énormément pour cela. Mais par rapport à mon enfance, je constate qu’il y a un retour au religieux qui est très fort.
Ce retour au religieux vous semble-t-il conciliable avec une certaine modernité ?
Oui, le retour au religieux et la modernité sont conciliables. Une modernité différente de celle qui prévalait jusque-là. Je pense que nous sommes à l’ère du postnational et du postmoderne. A Istanbul même, on peut voir des jeunes filles en jeans très serrés et la tête couverte d’un petit voile suivant la mode, avec chaque année une nouvelle tendance. La configuration de la postmodernité nous montre que nous n’avons pas qu’une seule identité. Ceux qui veulent nous ramener à l’identité unique se trompent politiquement. Nous sommes multi-identitaires. Vous pouvez être tout à la fois moderne, religieux et laïc en même temps. Je suis personnellement athée, mais je célèbre les fêtes juives !
Que vous inspire la récente détérioration des relations turco-israéliennes ?
Je trouve cela très malheureux parce que la Turquie a toujours été l’un des amis d’Israël et même des premiers sionistes. Herzl avait fait ses premiers voyages dans l’Empire ottoman pour négocier la question de la Palestine. Au moment du mouvement des jeunes Turcs, les sionistes allemands avaient même ouvert une agence sous couvert d’une banque à Istanbul pour pouvoir négocier diplomatiquement la question de la Palestine qui était ottomane jusqu’en 1917. En 1949, la Turquie a été le premier pays musulman à reconnaître Israël. Au sujet de cette affaire du Mavi Marmara, je crois qu’Israël devrait s’excuser puisque la Turquie a toujours été son allié et qu’il serait fort dommageable que cela ne se règle pas. Si l’on veut faire avancer le dossier palestinien, il ne convient pas de prendre le chemin du durcissement. Plus de convivialité des deux côtés serait à même d’apporter une solution à ce problème.
L’initiative de Mahmoud Abbas au sujet de la reconnaissance d’un Etat palestinien vous semble-t-elle utopique ?
Il n’y a pas d’utopie en politique. Symboliquement, c’est très fort. Même en Israël, il y a eu une pétition d’intellectuels appelant à la création d’un Etat palestinien immédiatement et lui demandant de le reconnaître. Les actes symboliques débouchent souvent sur des réalisations.
Mais la colonisation israélienne rend impossible ce projet d’Etat palestinien !
Rien n’est impossible en politique. Ce qu’a fait Mahmoud Abbas, Ben Gourion l’avait fait pour Israël ! Souvenez-vous des colons de Gaza : ils ont été évacués et la question a été réglée en trois mois. La colonisation n’est pas une fatalité. Mais un nouvel Etat nationaliste dans la région n’est pas la solution. Il nous faut imaginer un Etat fédéral constitué d’entités autonomes comme Gaza, les Territoires et Israël. Ces entités cultiveraient des relations politiques économiques et diplomatiques. Le nationalisme, dans cette région, c’est le mal !
Vous avez été élue sénatrice. Pourquoi vous être engagée politiquement et qu’espérez-vous changer ?
Europe Ecologie- LesVerts m’a demandé de représenter la société civile en raison de mes combats contre les discriminations et mes actions pour la régularisation des sans-papiers. J’ai mis quelques mois pour y réfléchir, puis je me suis dit que je pourrais porter plus haut mes combats. Nous avons déjà contribué à faire basculer le Sénat à gauche. Je suis donc venue pour faire passer quelques lois. Premièrement, le vote des étangers aux élections municipales. Une loi avait été votée à l’initiative d’EELV il y a onze ans mais n’a jamais été appliquée. Je veux aussi supprimer le carnet de circulation des gens du voyage qui va à l’encontre de la libre circulation stipulée par la Convention européenne. Je souhaite me battre pour que les immigrés touchent leur retraite dans leurs pays d’origine. De nombreux immigrés vivent encore dans des foyers Adoma alors qu’ils pourraient vivre dans leurs pays avec leur retraite. Je vais enfin convoquer les Etats généraux sur la discrimination pour établir un état des lieux. Et j’ai proposé une loi pour la reconnaissance du 17 octobre 1961 comme crime d’Etat.
