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Nabil Ennasri : "Il n'existe pas de vote musulman"

Président du Collectif des musulmans de France et doctorant spécialisé sur le Qatar, Nabil Ennasri vient de faire paraître un essai de réflexion et de proposition à l'adresse des musulmans de France, intitulé Les 7 défis capitaux. Zaman France publie les premiers extraits de l'entretien que le chercheur français a bien voulu nous accorder.

Jeudi, Avril 24, 2014 - 15:26

Président du Collectif des musulmans de France et doctorant spécialisé sur le Qatar, Nabil Ennasri vient de faire paraître un essai de réflexion et de proposition à l'adresse des musulmans de France, intitulé Les 7 défis capitaux. Zaman France publie les premiers extraits de l'entretien que le chercheur français a bien voulu nous accorder.

Quel regard portez-vous sur le niveau de connaissance et de formation sur l'islam des musulmans de France ?

Une anecdote permettra de le comprendre. En juillet dernier, une polémique avait éclaté au moment de la détermination du début du mois de Ramadan. Une forme de querelle des Anciens et des Modernes. J'étais de ceux qui étaient partisans du calcul astronomique, mais il y a eu une telle émotion que j'ai du me raviser. Ce qui est sacré, c'est de déterminer la date, le moyen lui peut évoluer, de l'observation directe au calcul. Or, face à l'émotion des fidèles habitués à la pratique de la vision, de nombreux imams ont du se raviser et s'aligner sur les fidèles.
 

Mais cet exemple que vous citez peut-être compris comme la volonté des responsables religieux de ne pas accentuer les divisions. Dès lors, le vrai problème n'est-il pas d'aborder ce sujet bien en amont de l'évènement ?

Ce travail est fait. J'en parle dans mon livre en insistant notamment sur l'importance du savoir et de la lecture comme moyen d'émancipation comme l'enseigne le verset Iqra (Lis). Il faut sensibiliser davantage et notamment l'imam qui est au coeur de la transmission du savoir.

 

Vous abordez la question de l'islamophobie, thème sûrement le plus traité dans la communauté musulmane française en terme de conférence, de livres ou d'articles. Quelle est la valeur ajoutée de votre ouvrage sur ce sujet ?

Je propose des solutions simples à pratiquer et je dresse une typologie que je n'ai pas vue ailleurs. Je distingue trois formes d'islamophobie. La première est l'islamophobie diffuse, cette peur de l'islam très présente dans l'opinion française et dont il faut tenir compte. Il y a une opinion publique française qui a été fortement matraquée ces quarante dernière années autour de l'équation suivante : islam = terrorisme, islam = violence. Cette peur, il faut savoir la désamorcer par le bon comportement voire une forme d'empathie y compris avec ceux qui sont hostiles à l'islam du fait de ce matraquage. Un couple de retraités fortement opposés à la construction d'une mosquée dans le sud de la France, a décidé quelques années plus tard de léguer dans leur testament leur terrain à cette mosquée. Il y a aussi l'islamophobie politique et l'islamophobie médiatique à coups de Unes tapageuses ou de sorties d'élus, qui sont condamnables. Le combat contre l'islamophobie est une bonne chose pour la France car il favorise le vivre-ensemble.

 
Pensez-vous que l'islamophobie jouit d'une certaine tolérance de la part de politiques et d'institutions publiques ?

C'est ce qu'on peut penser et constater. A gauche, un discours laïciste de rejet et à droite un discours identitaire antimusulman. L'islamophobie est malheureusement l'un des seuls thèmes transversaux, à gauche comme à droite.

 
Que préconisez-vous contre cette islamophobie ?

Votre question me permet d'aborder le sujet suivant qui est celui de la participation politique. L'abstentionnisme chronique des Français de confession musulmane est perçu comme un signal négatif envoyé à la classe politique, qui peut les stigmatiser sans scrupules. Un certain nombre de ceux qui avaient voté Hollande aux dernières présidentielles voulaient sortir de l'islamophobie d'Etat. Ils ont été très surpris de voir Claude Guéant remplacé par Manuel Valls. L'énorme attente s'est transformée en énorme désillusion. Il y a eu aussi cette campagne de certains fidèles hostiles au vote qui a eu des conséquences.

 
N'y-a-til pas un risque en abordant les choses de cette manière, d'homogénéiser politiquement les musulmans de France et d'induire qu'il existerait un vote musulman ?

Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il existe un vote musulman ni même qu'il faudrait mobiliser cette communauté autour d'un seul projet. Le fait de créer un Parti français musulman est par exemple insensé car les musulmans ont des opinions politiques très diverses à gauche comme à droite. Maintenant ce que j'appelle de mes voeux est de mobiliser le plus grand nombre de nos compatriotes sur cette question de l'islamophobie pour sanctionner politiquement ceux qui alimentent ces discours.
 

Vous consacrez deux chapitres à l'international, avec la Palestine et la Syrie. La Palestine est un vieux cheval de bataille pour les musulmans de France. Est-elle encore aujourd'hui pour eux un véritable élément fédérateur ?

Elle l'est et elle le restera. Rares sont les sujets qui fassent autant consensus dans cette communauté. Mais cette solidarité ne s'exprime que lorsqu'il y a des bouffées de violence comme lorsque Gaza était sous les bombes. Il y a une sensibilisation, une solidarité et une identification à la figure du musulman opprimé, empreinte d'émotivité et de religiosité à Jérusalem. Il faudrait sortir de cette solidarité émotionnelle et conjoncturelle. Le peuple de Gaza a autant besoin de nous aujourd'hui qu'au moment où il était frappé par les bombes israéliennes. Il y a aussi un problème d'information. Très peu de gens savent par exemple ce qu'est la campagne BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions, ndlr). Il y a donc un impératif d'information. J'ai eu la surprise par exemple de trouver des cageots de dattes issus de la colonisation israélienne dans une mosquée. La question du boycott et un travail de conscientisation doivent être mené.
 

Certains pourraient vous reprocher de contribuer à la politisation des mosquées sur des sujets comme la Palestine, qui sont abordés, au-delà de leur dimension éthique, sous un angle politique ?

J'assume totalement cette position car les mosquées sont déjà des lieux politisés. Du fait des influences et des luttes de pouvoir auxquelles se livrent des Etats étrangers, et même la France dans ces mosquées. Par ailleurs, les imams seraient légitimes à aborder ce sujet étant donné que la Palestine fait partie du patrimoine religieux et historique de l'islam et qu'une mobilisation morale au nom de l'injustice que ce peuple subit est un impératif éthique islamique. Quand l'Abbé Pierre s'insurgeait contre la précarité des logements, personne ne lui en faisait le reproche.

 

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