Par Sahin Alpay | ven, 27/04/2012 - 15:30
Mots clés : Chronique
La fin de la guerre froide avait bouleversé la politique étrangère turque, jusqu’à ce qu’Ahmet Davutoglu, l’actuel ministre des Affaires étrangères, mette sur pied les principes d’une politique du «zéro problèmes». Pour Sahin Alpay, il ne faut pas déroger à cette règle, malgré un contexte international changeant.
La fin de la guerre froide a pris la Turquie au dépourvu, en matière de politique étrangère. La politique suivie se résumait en effet à un engagement total aux côtés de l’Alliance occidentale. Ce n’est que plus tard que la question s’est posée de savoir si la Turquie présentait encore des avantages pour l’OTAN, tandis que le pays se retrouvait brusquement dans la file d’attente pour l’adhésion à l’Union européenne. La Turquie s’est également trouvée au centre de conflits régionaux, entourée de voisins avec lesquels elle avait des différends. Les alliés occidentaux, qui jusque-là s’accommodaient fort bien des atteintes aux droits de l’homme et à la démocratie, sont devenus tout à coup très critiques. Les gouvernements de coalition qui se sont succédé tout au long des années 1990 ne pouvaient concevoir d’autres moyens que l’usage de la force, ou la menace du recours à la force, face à l’insurrection armée kurde ou aux problèmes de politique étrangère.
Davutoglu a révolutionné la politique étrangère turque
La Turquie n’est parvenue à s’adapter au contexte international post-guerre froide qu’avec l’arrivée au pouvoir en 2002 du Parti de la justice et du développement (AKP) et la mise en œuvre du paradigme élaboré par le professeur Ahmet Davutoglu, le conseiller principal du gouvernement en matière de politique étrangère. Les grands principes de ce paradigme, appelé politique du «zéro problèmes», étaient les suivants : rester fidèle à l’Alliance occidentale et attaché à l’objectif de l’adhésion à l’UE ; se rapprocher de manière multidimensionnelle des pays avec lesquels la Turquie a des liens historiques ; résoudre les problèmes avec les voisins non pas en menaçant de recourir à la force, mais par le biais de la diplomatie et du dialogue et du fait d’une interdépendance économique croissante ; déployer des efforts diplomatiques pour favoriser la résolution des différends régionaux par le biais d’initiatives multilatérales, tout en veillant à respecter une neutralité absolue vis-à-vis des parties impliquées, qu’elles soient ethniques ou religieuses. Cette politique du «zéro problèmes» s’est révélée des plus efficaces. Grâce à elle, la Turquie a réussi à faire progresser de manière sensible non seulement sa démocratie, son économie et sa sécurité, mais encore son prestige international et sa qualité de «puissance discrète». Le pays est devenu une source d’inspiration pour l’ensemble du monde arabe, tandis qu’il apparaissait de plus en plus clair que la politique suivie par le pays, indépendante et basée sur ses intérêts propres, ne signifiait en aucune manière que la Turquie prenait ses distances vis-à-vis de l’alliance occidentale. Bien au contraire, la chose aura permis au pays de se rapprocher davantage des critères d’adhésion à l’UE.
Garder la même politique, même dans l’incertitude
Si la fin de la guerre froide avait pris au dépourvu Ankara, il en est allé de même du Printemps arabe. La politique du «zéro problèmes», fondée sur la situation de statu quo au Moyen-Orient, a dû ici faire face à un certain nombre de difficultés. C’est en s’en tenant aux principes du «zéro problèmes», et assurément pas en s’en écartant, que la Turquie réussira à s’adapter à ce nouvel environnement régional rempli d’incertitudes. La crise syrienne est d’ailleurs le problème le plus difficile auquel est confrontée la politique étrangère turque. En effet, le soulèvement a totalement bouleversé les relations avec ce pays, qui avaient évolué dans le sens d’une normalisation croissante au cours de la décennie écoulée. Il était inconcevable pour la Turquie de soutenir le régime autoritaire de Damas contre le peuple syrien ; elle a donc, à juste titre, engagé des efforts visant à convaincre le régime de se réformer. Ces efforts ayant échoué, il fallait mettre tout son poids du côté d’initiatives multilatérales coordonnées par les Nations Unies et destinées à restaurer la stabilité et à ouvrir la voie à une démocratisation du régime. Une politique sage basée sur des valeurs universelles et sur l’intérêt national nécessite assurément qu’Ankara s’interdise des mesures telles que la mise en place unilatérale d’une zone tampon ou d’un couloir humanitaire, ce qui plongerait le pays dans une probable guerre civile. S’adapter au nouvel environnement né du Printemps arabe pour consolider sa démocratie et préserver son intégrité territoriale, suppose pour la Turquie, – et de manière impérative –, d’être cet Etat de droit qui reconnaît l’égalité de tous ses citoyens, quelles que soient leur origine ethnique ou leur appartenance religieuse.
s.alpay@todayszaman.com
Paris
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