Les paradoxes politiques de la Turquie

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En novembre prochain, le Parti de la justice et du développement (AKP) célébrera ses 10 ans au pouvoir. Une période durant laquelle le parti d’Erdogan a montré deux visages politiques, l’un réformiste, l’autre plus autoritaire. Pour le chroniqueur Sahin Alpay, ce paradoxe turc est la marque d’un compromis entre le gouvernement et l’armée. 

A chaque élection générale depuis 2002, il a accru son pourcentage en voix et d’après de récents sondages, il devrait continuer à bénéficier du soutien d’au moins la moitié de l’électorat. Au cours de ces dix années au pouvoir, le gouvernement AKP a affiché au moins deux visages différents. Il y a d’une part le gouvernement AKP qui a conduit les réformes qui ont dans une large mesure permis de mettre fin au régime de tutelle militaro-bureaucratique établi avec l’introduction du multipartisme politique à la fin de la Seconde guerre mondiale. D’autre part, il y a le gouvernement de l’AKP qui a de plus en plus tendance à se débarrasser de son caractère réformiste, et semble n’avoir actuellement d’autre intention que de s’approprier les privilèges que l’ancien régime accordait autrefois aux élites de l’État, menaçant ainsi de remplacer l’autoritarisme de la bureaucratie par celui de la majorité. Dans un article récemment publié dans le magazine Foreign Affairs intitulé «The Turkish Paradox : How the AKP simultaneously embraces and abuses democracy» (Le paradoxe turc : comment l’AKP à la fois défend et viole la démocratie), les auteurs, Michael J. Koplow et Steven A. Cook ont bien souligné le caractère bipolaire du gouvernement AKP. Le paradoxe est là et aucun observateur de la politique turque ne manque de le constater, mais la question du pourquoi de ce paradoxe reste sans réponse. Il faut souligner ici le fait que le gouvernement AKP est passé par trois phases qui ne correspondent pas exactement à celles évoquées par le Premier ministre Erdogan («apprenti, contre-maître, maître»). 
 
Les trois facteurs du paradoxe turc
La première phase, qui s’est achevée vers la fin de l’année 2005, est la période des réformes politiques et économiques qui a conduit le Conseil européen à se prononcer pour l’ouverture des négociations d’adhésion avec Ankara. La deuxième phase, qui a duré à peu près jusqu’en 2009, est la période où les partisans du régime de tutelle militaro-bureaucratique ont essayé de renverser le gouvernement par le biais de tentatives de putsch ou en engageant contre l’AKP une procédure de fermeture par le biais de la Cour constitutionnelle. La troisième phase du gouvernement AKP a débuté autour de 2009, après qu’il ait réussi à limiter efficacement l’influence des maîtres du régime de tutelle et de consolider son emprise sur le pouvoir. C’est durant cette période que la face conservatrice de l’AKP a commencé à prendre le pas sur la face démocratique, tandis que les règles et les institutions kémalistes demeuraient largement intactes. Il y a sûrement plusieurs facteurs qui expliquent le «paradoxe turc», cette évolution du gouvernement de l’AKP d’une attitude réformiste à une autre résolument conservatrice. Tout d’abord, on peut dire que l’AKP adhère dans une certaine mesure au kémalisme, c’est-à-dire qu’il possède un caractère «kémaliste islamique». L’endoctrinement étatiste, nationaliste et laïque mis en œuvre par les kémalistes a certainement laissé des traces profondes non seulement chez les démocrates musulmans, mais aussi sur chez les socialistes et les libéraux du pays, et même chez les nationalistes kurdes. Deuxièmement, le gouvernement de l’AKP, convaincu d’avoir suffisamment mis sous son contrôle la bureaucratie kémaliste, semble avoir évolué vers un accord tacite avec elle, destiné à pérenniser et à consolider sa mainmise sur le pouvoir. 
 
Le compromis entre l’armée et l’AKP
Ayant purgé les forces armées des putschistes, et assuré la prééminence des généraux opposés à un rôle politique des militaires, l’AKP semble chercher une coexistence pacifique avec l’institution militaire. On peut dire que les généraux tentent de rester à l’écart de la politique, et que le gouvernement de l’AKP essaie de son côté de ne pas s’immiscer dans les rouages internes de l’armée. Certains indices montrent que le bombardement effectué à Uludere à la fin de l’année dernière, et que l’opération qui a conduit à la destruction en vol d’un avion militaire turc par la Syrie le mois dernier peuvent avoir été initiées par l’armée sans autorisation du gouvernement. Et enfin, le comportement actuel du gouvernement de l’AKP peut également s’expliquer en partie par la détermination du Premier ministre Erdogan et par la stratégie qu’il a choisie pour se faire élire aux présidentielles de 2014 avec ou sans pouvoirs dans un système semi-présidentiel qui devrait être adopté avec la nouvelle constitution. Sans doute est-ce là la raison pour laquelle le gouvernement de l’AKP est si prudent dans le maintien de la coexistence pacifique avec les militaires.
s.alpay @ todayszaman.com
Paris

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