Par Fouad Bahri | jeu, 02/02/2012 - 10:54

Le manque d’élus issus de la diversité s’expliquerait par un désintérêt croissant des Français issus de l’immigration pour l’engagement politique. Pour Cumhur Guneslik et Ulku Yanik, élus locaux franco-turcs, ces Français ont une mauvaise image de la classe politique et considèrent qu’il n’est pas important de « participer à la vie locale » par manque « de conscience ».
Un constat accablant. Dans son dernier ouvrage intitulé Quatre-vingt-treize, le politologue Gilles Kepel, qui a mené avec plusieurs chercheurs une enquête sur les habitants de Clichy-sous-Bois et Montfermeil, dresse un état des lieux négatif sur la représentation politique des Français de la diversité. Gilles Kepel y déplore notamment une « citoyenneté inaccomplie » des Français issus de la diversité et critique « un déni d’accès à la représentation politique de toute une partie de notre population ». Cette analyse, qui ne surprend guère, plus de six ans après les soulèvements dans ce territoire sensible de la banlieue parisienne, génère pourtant des interrogations. Quels facteurs peuvent expliquer ce déficit d’élus issus de l’immigration tant au niveau local que dans les rangs de l’Assemblée nationale ? Pour les quelques Franco-Turcs engagés sur le terrain, le problème concerne le lien fragile entre la vie politique et les Français issus de l’immigration. « C’est un problème de connaissance et de conscience », explique Cumhur Guneslik, conseiller municipal et vice-président de la communauté d’agglomération de Clichy-sous-Bois/Montfermeil. « Ils (les habitants des quartiers populaires, NDLR) ne considèrent pas que c’est important de participer à la vie politique locale », car ils « sont enfermés socialement », « et pour eux, se réunir (politiquement) pendant des heures n’est pas quelque chose de palpable », ajoute l’élu local.
« Leurs parents n’ont jamais voté »
Ce manque de conscience politique, Cumhur Guneslik l’attribue aussi à une immigration récente qui n’a pas permis la consolidation d’un rapport culturel à la citoyenneté, notamment pour les Franco-Turcs. « La majorité des Turcs ont émigré dans les années 80 et pour la plupart d’entre eux, leurs parents n’ont jamais voté », précise-t-il. « Ils ne comprennent donc pas l’importance d’un vote » même si « depuis peu, ils ont commencé à changer de comportement et à venir voter », poursuit le conseiller municipal. Ce constat d’un manque d’intérêt citoyen pour les élections locales et l’engagement politique, Ulku Yanik l’a observé elle aussi. Maire adjointe aux Affaires sociales en charge du pôle handicap et personnes âgées à La Chapelle-Saint-Luc, une commune de 14.000 habitants dans l’Aube (10), Mme Yanik considère qu’« il y a un manque d’information politique dans les quartiers ». « Quand vous demandez aux jeunes ce qu’ils pensent des politiques, ils vont vous dire : ce sont des beaux parleurs qui ne pensent qu’à s’en mettre plein les poches », explique-t-elle, attribuant elle aussi cette « première image négative » au fait qu’il n’y ait « pas assez d’information ». Dès lors, comment remédier à ce processus de dépolitisation ? Par un investissement éducatif et associatif, propose Ulku Yanik. « On vient chercher les jeunes pendant les périodes électorales, mais ce n’est pas à ce moment-là qu’il faut les chercher », dit-elle. « Il faut faire de la prévention et leur expliquer que la politique ce n’est pas négatif », ajoute Mme Yanik qui a fait de cette exigence l’une de ses priorités. « Mon objectif est de leur expliquer quel a été mon engagement pour que demain il y ait des Français d’origine turque ou maghrébine qui deviennent conseillers municipaux et, pourquoi pas, maires ! », poursuit-elle. Pour autant, le chemin n’est pas encore balisé. De nombreux obstacles tels que la crise identitaire, la ghettoïsation et les discriminations qu’elle génère se dressent toujours sur la route des Français issus de la diversité, créant une inégalité avec leurs compatriotes.
Le risque du repli identitaire
Un décalage d’autant plus exacerbé par la comparaison avec le pays d’origine. « Jusqu’à il y a cinq ans, on parlait encore d’intégration, maintenant on parle de problèmes identitaires », affirme Cumhur Guneslik. L’élu de Clichy-sous-Bois estime également que « Les jeunes ont une image de leurs parents et du pays d’origine positive lorsqu’ils partent au pays pendant les vacances et au retour ils vivent enfermés dans des quartiers ». Il apparaît donc urgent, pour les élus locaux, qu’un lien soit restauré et renforcé entre les responsables politiques et les Français issus de l’immigration pour amorcer une autre dynamique plus inclusive qu’exclusive. C’est bien l’avis de Gilles Kepel lorsqu’il déclare que « s’il n’y a pas d’intégration politique de cette jeune génération, il ne faudra pas se plaindre d’un repli identitaire ».
