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Quand les Turcs retirent le tapis sous les pieds des Kurdes syriens

La Turquie a décidé de faire d'une pierre deux coups en lançant la première opération terrestre d'un pays étranger en Syrie. Une manœuvre destinée avant tout à couper l'herbe sous le pied des Kurdes des YPG (Unités de protection du peuple), les miliciens considérés comme terroristes par Ankara.

 

Jeudi, Août 25, 2016 - 15:29

C'est le grand retour de la Turquie. D'une situation qui l'empêchait de faire voler des avions de reconnaissance dans l'espace aérien syrien à cause de la brouille avec la Russie à la posture du premier pays étranger à poser le pied sur le sol syrien pour combattre les djihadistes.

Un coup de pied dans la fourmilière ou une manœuvre menée de main de maître ? C'est plutôt la seconde lecture qui s'impose à la suite de l'intervention de l'armée turque dans le nord de la Syrie, officiellement pour déloger Daesh, officieusement pour contenir les Kurdes.

La ligne rouge franchie, la Turquie descend dans l'arène

Ankara avait signifié à qui voulait bien l'entendre qu'il n'accepterait pas un fait accompli sur ses marches méridionales. Les Turcs avaient alors érigé en ligne rouge le franchissement de l'Euphrate par les YPG (les Unités de protection du peuple), ces combattants kurdes qui ne sont rien de moins que les frères jumeaux des terroristes du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) pour le pouvoir turc.

L'avancée des YPG vers Djarablous contrôlée par Daesh (EI) a permis à la Turquie de saisir une occasion en or pour imposer ses propres impératifs. Le contexte lui est on ne peut plus favorable : c'est le premier pays à avoir «osé» une opération terrestre, dirigée contre l'hydre djihadiste sous le commandement de la coalition internationale et en mobilisant les rebelles dits modérés de l'Armée syrienne libre (ASL).

Jusqu'à maintenant, la Russie et la coalition menaient des opérations aériennes et les YPG se chargeaient sur le terrain de repousser l'expansionnisme intégriste. La Turquie apparaît désormais comme le pays en pointe dans la lutte contre Daesh. D'ailleurs, les Etats-Unis et la France ont salué l'intensification de l'effort.

Longtemps accusée de fermer les yeux sur les djihadistes, la Turquie est en réalité une des victimes de l'EI. Récemment, un attentat commis par un kamikaze a entraîné la mort de 54 personnes à Gaziantep. Le groupe terroriste n'hésite pas non plus à lancer de l'autre côté de la frontière des bombes notamment sur la province Kilis.

Vers une marginalisation des Kurdes ?

Les YPG qui se trouvent être les alliés des Etats-Unis et de la Russie veulent relier les trois cantons d'Afrin, de Kobané et de Djéziré pour créer une région autonome comme en Irak.

La Turquie, soucieuse de ne pas se confronter à un «semi-Etat» qui donnerait des idées séparatistes à ses propres Kurdes du sud-est, rappelle constamment son attachement à l'intégrité territoriale de la Syrie. Elle avait pourtant suivi la même politique en Irak avant d'opter pour la realpolitik et de devenir la plus grande alliée de Massoud Barzani. Mais Barzani n'a aucun lien organique avec le PKK contrairement au PYD (le parti de l'union démocratique qui chapeaute les YPG) d'où l'inflexibilité d'Ankara.

Les YPG ont été exceptionnellement «autorisés» à traverser l'Euphrate pour prendre Manbij un verrou stratégique sur la route Rakka, la capitale autoproclamée de l'EI mais les Etats-Unis ont assuré la Turquie qu'ils se retireraient une fois la ville prise. Jeudi 25 août, Kerry annonçait que le retrait avait commencé. Autant dire, une autre bonne nouvelle pour la Turquie.

La zone libérée entre Djarablous et Azez devrait être laissée à l'ASL et servir de facto de zone de sécurité, tant réclamée par la Turquie. La normalisation des relations avec Moscou a sans conteste permis cette opération qui a été décidée le 20 août.

Les Kurdes se retrouvent moins rassurés qu'auparavant. D'ailleurs, le 19 août, l'aviation gouvernementale syrienne a bombardé pour la première fois depuis le début du conflit des quartiers contrôlés par les forces kurdes à Hassaka, une ville du nord-est de la Syrie. Les forces gouvernementales et les Kurdes avaient jusqu'alors évité au maximum toute confrontation, l'armée de Damas consacrant l'essentiel de ses moyens à la lutte contre les rebelles arabes sunnites qui cherchent à renverser Bachar al Assad, dans l'ouest du pays, tandis que les Kurdes affrontaient principalement Daesh pour défendre ses territoires dans le nord du pays.

Le revirement stratégique remet en selle Ankara

A l'instigation d'Ahmet Davutoglu, ce professeur de relations internationales qui s'était imposé dans l'entourage du président Tayyip Erdogan jusqu'à en devenir son Premier ministre, la Turquie avait axé sa politique syrienne sur le départ du «boucher de Damas». La persistance d'Assad et l'émergence des Kurdes et de Daesh avaient amplifié la menace sécuritaire sur son propre sol due à la multiplication des attentats et au déferlement de près de 3 millions de réfugiés.

La Turquie avait alors proposé une zone tampon ou une zone de sécurité doublée d'une zone d'exclusion aérienne. Des propositions mises sous le boisseau par la communauté internationale. Désormais, Ankara renforce sa position.

Le 25 août, les combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS) incluant les YPG se sont repliés sur la rive orientale de l'Euphrate afin de préparer l'offensive contre Rakka, capitale de fait de Daesh en Syrie, a indiqué la coalition sous commandement américain. Le président Tayyip Erdogan a résumé d'une phrase la nouvelle configuration : «Désormais, il n'est plus possible de séparer la Syrie de la politique intérieure de la Turquie».

Reste à associer à cette tactique militaire, une stratégie politique d'ensemble. Le Premier ministre Binali Yildirim a d'ores et déjà atténué le ton quant au départ d'al Assad, reconnaissant qu'il appartenait au peuple syrien de décider. La Russie et l'Iran s'en trouveront confortés.

Les Turcs, qui ne cèderont pas de sitôt à une ASL peu entraînée les clés de la région de 98 km qui s'étire entre Djarablous et Azez, ont désormais un rôle plus croissant à jouer dans les négociations de Genève. L'envoyé spécial de l'Onu pour la Syrie, Staffan de Mistura, avait déclaré le mois dernier qu'il espérait réunir un nouveau cycle de négociations vers la fin août. On ne pouvait espérer mieux pour Ankara.

 

 

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