Par Murat tokay | jeu, 29/12/2011 - 15:11

De nombreuses villes turques, mais surtout la ville de Konya, où Rûmî vécut, viennent de fêter les 738 ans de son décès, dans le cadre des commémorations de Şeb-i Arus. Si tous les ans, les politiques et les personnalités en tous genres font acte de présence, pour Şadi Aydın, directeur adjoint du Centre de recherches en sciences sociales sur Mevlânâ à l’Université de Mevlânâ, les cérémonies autour des derviches tourneurs, très tendance ces dernières années, sont parfois loin de la dimension religieuse de sa pensée.
Au-delà des commémorations des 738 ans du décès de Rûmî, le spectacle visuel que représentent les cérémonies de derviches tourneurs — le sema — semble avoir pris le dessus sur la personnalité, l’œuvre et la pensée de Rûmî. Qu’en pensez-vous ?
Malheureusement, il semblerait que vous ayez raison. Toutefois, je pense que cette situation se modifiera avec le temps. Sema signifie entendre et écouter. Cela signifie écouter les hymnes, les représentations et la musique à la gloire du divin avec l’oreille du cœur, et être submergé par un sentiment puissant allant jusqu’au dépassement de soi. La cérémonie duSema ne signifie donc pas tournoyer sur soi-même sans but précis. Il s’agit d’un rituel et ne constitue qu’une partie de l’enseignement de Rûmî. Le Coran prend place au début et à la fin de ce rituel. C’est un aspect infime et pourtant ô combien important de la philosophie soufie. Mais, cette cérémonie à elle seule est insuffisante pour nous permettre de comprendre la philosophie de Rûmî.
Ses enseignements sont-ils perçus comme une religion ?
Lui-même répond par ces termes : « Tant que mon cœur continue de battre je demeure le disciple du Coran, je suis la terre qui parsème le chemin du Prophète Mohammed, et si en dehors de ce que j’affirme, il existe des êtres qui diffusent des paroles en mentionnant mon nom, je ne puis cautionner la personne qui s’exprime en ces termes, et je me tiens éloigné de tels propos. » Rûmî est un disciple du Coran, c’est-à-dire de l’islam même.
A quel point est-il compris de nos jours ?
Nous ne lisons plus ses œuvres et malheureusement nous ne parvenons pas à le comprendre. Nous nous contentons d’assister à des spectacles de derviches tourneurs et à écouter de la musique soufie, nous ne voyons pas le sens profond.
La Philosophie soufie est-elle devenue une simple attraction touristique ?
L’œuvre de Rûmî est probablement davantage étudiée en Europe et aux Etats-Unis que chez nous. Ceux qui lisent ses livres et qui le connaissent se rendent en Turquie et à Konya afin d’en apprendre davantage sur le personnage. Quant à nous, nous ne nous intéressons qu’à l’aspect touristique et aux retombées économiques positives que ce phénomène nous apporte. Dans les hôtels, les boutiques, nous faisons tournoyer des derviches et les gens assistent à ce spectacle confortablement assis dans un fauteuil, les jambes croisées, en sirotant une tasse de thé ou bien une cigarette à la main.
Comment définir l’école soufie ?
Tout au long de leur histoire, les activités des confréries soufies étaient réparties entre la bibliothèque et la madrasa. Des personnalités extraordinaires sont passées par ces écoles. Bien des hommes d’Etat et des artistes ont avancé dans cette voie. En outre, le soufisme a beaucoup contribué à l’enrichissement de l’héritage musical turc. La cuisine prend également une place importante dans la philosophie soufie. Toutefois, la finalité de cette cuisine n’est pas de faire simplement à manger. La cuisine est un endroit où on enseigne la patience et où l’être humain apprend à atteindre une certaine maturité, voire perfection, à l’instar de l’art culinaire.
