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Radical, autoproclamé : les fantasmes «très français» autour de la figure de l'imam

Radical, arabophone, autoproclamé : la figure de l'imam en France fait l'objet de tous les fantasmes. Dans un article d'analyse des éléments de langage couramment utilisés dans ce registre, Zaman France revient sur les causes inhérentes qui expliquent la permanence de cette vision fantasmée. 

Lundi, Juillet 11, 2016 - 16:05

La figure de l'imam en France nourrit souvent tous les fantasmes les plus anxiogènes. On le sait : l'implantation de cellules terroristes liées à des organisations djihadistes internationales n'a fait que doper un peu plus dans l'inconscient collectif français l'image d'un islam archaïque, obscurantiste, dangereux et dans cette perspective assignée à l'opinion publique, l'imam ferait figure pour certains de chef d'orchestre d'un vaste plan d'islamisation sournoise de la République !

On pourrait sourire à cette évocation à peine caricaturale de la relation qu'entretiennent les Français avec l'islam. Mais à bien y réfléchir, de nombreux éléments de langage sont régulièrement sollicités à cette fin.

Les musulmans n'ont pas de clergé !

L'absence de clergé en islam en est un. Pour un pays de double tradition catholique et jacobine dans lequel le poids de l’Église a été majeur, y compris sur le plan politique, faire face à une religion sans pape, sans décideur et donc sans interlocuteur, a de quoi nourrir l'inquiétude. «L’islam sunnite est ainsi une religion du "sacerdoce universel" où chaque fidèle est, en puissance, un ministre du culte (…). Ce rôle de guide ne lui est pas conféré par une autorité supérieure, mais confié par la communauté elle-même (…). Précisément parce que tout fidèle peut devenir imam, il faut que la formation des imams soit en mesure de faire émerger des cadres qui maîtrisent le texte et s’investissent dans son interprétation adaptée au contexte français», souligne par exemple le rapport de la mission sénatoriale présenté par Nathalie Goulet, mercredi 6 juillet.

L'imam salafiste, épouvantail de la République

Ces derniers mois, cette figure de l'imam-épouvantail, pendant inverse de l'autre figure, celle de l'imam modéré et "républicain", a régulièrement resurgi sous la forme de «l'imam salafiste» dans le concert de condamnations publiques à l'encontre de l'imam de Brest, Rachid Abu Hudeyfa, qui est monté jusqu'au président de la République.

Rachid Abou Hudeyfa.

L'imam de Brest «est inquiété, il est poursuivi et il est dans une procédure judiciaire. Donc nous devons lutter contre ces prêcheurs, ces partisans de la haine qui induisent la radicalisation», avait-il déclaré sur France 2.

«Si l’imam autoproclamé est un mythe, l’imam salafiste n’en est pas un : ainsi, l’imam Rachid Abou Houdeyfa, exerçant dans une petite mosquée d’inspiration salafiste de Brest, est un exemple de ces imams désignés par une communauté radicale, réduite en nombre, qui prennent appui sur ce statut pour diffuser des propos radicaux sur Internet et les réseaux sociaux», poursuit le rapport qui reprend à son compte les critiques féroces exprimées contre Rachid Abu Hudeyfa.

Amine Nedji, vice-président du Rassemblement de France, a nuancé le propos affirmant pour sa part que Abou Houdeyfa «n’est pas un imam radical, ce n’est tout simplement pas un imam du tout : son discours n’a rien à voir avec la théologie musulmane (...). Pour moi, c’est l’une des victimes de l’absence d’institut de formation en France.»

Établir des prêches en français

Électron libre, l'imam-épouvantail ou salafiste, profil régulièrement ciblé par les expulsions de prédicateurs étrangers, parlerait par ailleurs l'arabe, une langue étrangère qui serait le véhicule d'une radicalisation certaine, si l'on en croit le récit politique et médiatique, et dont le remède naturel serait le recours quasi imposé à une nouvelle langue liturgique du Coran, le français.

L'ancien Premier ministre et candidat à l'élection présidentielle Alain Juppé s'était prononcé en ce sens allant jusqu'à exiger sur RTL que les imams «prêchent en français dans les mosquées» et fournissent «un diplôme qui atteste que l'on sait ce que veut dire la laïcité, la liberté, l'égalité et la fraternité et la liberté entre les hommes et les femmes».

Alain Juppé.

La mission sénatoriale conduite par Nathalie Goulet, André Reichardt et présidée par Corinne Féret a estimé que le risque de dérive radicale imputé aux prêches en langue étrangère, a fortiori en arabe, est largement «fictif», dans la mesure où les imams étrangers prêchant en arabe ou en turc sont justement ceux provenant des pays avec lesquels la France a conclu des accords, et qui sont soumis à des contrôles stricts de leur État d’origine. En outre, ce type de prêche touche plus souvent des fidèles immigrés de première génération, plutôt que des jeunes sensibles à des thèses radicales, dont beaucoup ne comprennent d’ailleurs pas l’arabe.

«Les experts s’accordent à considérer comme assez minime le risque de "radicalisation dans les mosquées" ou sous l’influence des prêches, alors qu’en réalité, les phénomènes de radicalisation s’opèrent essentiellement en dehors des lieux de cultes, en particulier dans les prisons ou via Internet», nuance ainsi Ahmet Ogras, président du Comité de coordination des Musulmans turcs de France, qui ajoute que «les radicalisés l’ont été par des prêches en français. La langue française est donc un faux problème».

Ahmet Ogras (à droite).

Les contradictions laïques de la République

Il est utile de souligner à ce propos que les contradictions inhérentes à la gestion politique du fait musulman sont réelles et doubles.

Elles concernent en premier lieu le rapport ambigu du pouvoir à la notion de laïcité, terme employé fréquemment contre les Français de confession musulmane qui auraient, nous dit-on, le plus grand mal à respecter cette notion.

Sauf que la classe politique elle-même, ministres, Premiers ministres et chefs de l’État compris, n'a eu de cesse de multiplier ces 20 dernières années, les prises de position, déclarations ou propositions de lois favorables à un contrôle de la religion musulmane sous diverses formes (contrôle du financement des lieux de culte, de la formation des imams, ingérence dans les modalités rituelles de l'islam, choix de la langue du prêche, des conditions d'abattage rituel de la viande, etc.), remettant en cause fondamentalement le principe de séparation de l’État et de la religion, principe garant des libertés religieuses et de la paix civile.

A cette contradiction sur la laïcité s'est ajoutée celle de la construction d'un islam national, français, régulièrement sollicitée par les mêmes politiques mais mise à mal par la persistance pour les divers gouvernements de la République à maintenir des relations étroites avec des États étrangers (Algérie, Maroc, Turquie, Arabie Saoudite) dans la gestion, devenue co-gestion, de l'islam français via la signature d’accords bilatéraux.

La mission sénatoriale l'a elle-même reconnu dans son dernier rapport sur l'organisation du culte musulman en France. «L’État français ne s'occupe pas du culte mais en même temps signe des conventions avec des États étrangers pour qu'ils envoient des imams en France» !

Les avantages de la gestion étrangère de l'islam, selon la Place Beauvau

Pour le ministère de l'Intérieur, cette co-gestion offre plusieurs avantages, notamment l'encadrement et le financement d'un certain nombres d'imams.

C'est ce qu'a reconnu Thomas Andrieu, alors directeur des libertés publiques et des affaires juridiques du ministère de l’Intérieur, pour qui les imams dits «consulaires» représentent «un avantage dans un Islam de France qui manque de moyens matériels». «L’avantage, outre que ces imams sont rémunérés directement par leur État d’origine, c’est qu’ils sont contrôlés par ces États et aucun de ces imams n’est un relais de la radicalisation».

Thomas Andrieu (à gauche).

Le financement de mosquées par des États étrangers est aussi un moyen pour la France de sous-traiter la résolution de problèmes sécuritaires quant à des fidèles fréquentant ces lieux de culte.

Ce qui fut encore le cas très récemment pour l'une des mosquées de Mantes-la-Jolie dont le financement est l'objet d'une enquête par le parquet de Versailles.

Le Maroc qui finance ce lieu de culte présenté comme salafiste par le Canard Enchaîné aurait été sollicité pour remettre de l'ordre dans cette mosquée gérée par le recteur Mohamed Rabitti .

Formation et rémunération, les vrais enjeux

Au-delà des enjeux sécuritaires qui dominent très nettement la nature du rapport qu'entretient l’État avec l'islam en général et avec les imams en particulier, alors même que la problématique de la radicalisation violente s'accomplit à l'extérieur des mosquées, les véritables problèmes auxquels sont confrontés les musulmans sur ce sujet sont beaucoup plus pragmatiques et se résument à deux points : la formation et la rémunération.

Les imams en France, étrangers pour la plupart (seuls 20 à 30 % auraient la nationalité française), et souvent bénévoles (700 à 800 d’entre eux, soit environ un tiers, seraient rémunérés à temps partiel ou à temps complet), selon une enquête de Solenne Jouanneau se fondant sur les données du ministère de l’Intérieur de 1990 à 1997, ne touchent dans le meilleur des cas que moins de mille euros par mois quand ils sont salariés par leur mosquée.

La loi leur permet d'adhérer à la Caisse d’assurance vieillesse, invalidité et maladie des cultes (Cavimac), fondée en 1978 et dont le conseil d’administration comprend un représentant par culte.

301 imams sont actuellement payés par l'étranger, ce qui est négligeable lorsqu'on sait qu'il existe 2500 lieux de culte musulmans en France.

Cette précarité du statut de l'imam a donc un impact sur la question de la formation qui n'en est qu'à ses balbutiements dans la mesure où il n'existe actuellement que trois centres de formations d'imams en France (Château-Chignon, IESH de Saint-denis, Institut Al Ghazali de la Grande mosquée de Paris).

Outre le fait que le nombre de centres de formations s'avère insuffisant, la question du statut de l'imam demeure une priorité, reconnaissent les sénateurs, pour que de nombreux candidats envisagent de choisir cette filière et de vivre économiquement de leur activité.

 

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