Par Joost Lagendijk | lun, 21/05/2012 - 13:16
Mots clés : immigration, Pays-Bas, question identitaire, identité culturelle, intégration, assimilation, Opinion
La question identitaire en Europe a régulièrement opposé tenants de l’intégration et de l’assimilation. Pour Oost Lagendijk, président de la commission parlementaire mixte UE-Turquie, qui évoque son enfance et les conseils de son père, la maxime à adopter sur ce sujet est simple : «va où tu veux dans le monde, mais n’oublie jamais d’où tu viens».
Quand on m’a demandé de prononcer une allocution liminaire à l’occasion de l’ouverture de la European Weekend School (EWS), jeudi dernier, j’ai dû y réfléchir à deux fois. L’EWS est un programme international de certificats organisé chaque année par le Center for European Studies Students Forum de l’université Bogazici. C’est une occasion pour les étudiants de Turquie et d’autres pays européens de se rencontrer et de discuter de questions liées à l’intégration européenne. Le thème de cette année était «La migration, dilemme chronique de l’UE». Un panel d’universitaires et de décideurs ont été conviés à présenter leurs points de vue. Sur quoi allais-je donc axer mon discours d’introduction ? Il n’était pas bien difficile de trouver quantité d’articles intéressants, et à vrai dire souvent répugnants, sur la manière dont les droites populistes européennes transforment les populations immigrées en bouc émissaire. J’ai par ailleurs lu avec plaisir Qui a dit que c’était un échec ?, un livre qui traîte de l’écart qui existe entre la perception de l’échec de l’intégration des immigrés aux Pays-Bas et la réalité de la réussite de milliers de nouveaux citoyens néerlandais d’origine turque et marocaine. Après un certain temps, j’ai décidé que ce que je voulais transmettre aux étudiants de Bogaziçi ne devait pas être simplement tiré des articles et ouvrages que j’ai pu lire ou de mon expérience en tant que membre du Parlement européen. Bien sûr, au fil des ans ceux-ci avaient contribué à approfondir et à nuancer ma manière de voir. Mais les principes fondamentaux ont été mis en place beaucoup plus tôt, au cours de mes années de primaire dans une petite ville du sud des Pays-Bas. Quelques années avant ma naissance, mes parents ont quitté leur région d’origine pour aller s’installer dans une autre région des Pays-Bas. Jusque-là rien de vraiment extraordinaire, si ce n’est qu’ils se sont retrouvés tout d’un coup appartenir à la minorité religieuse.
Un apartheid religieux entre protestants et catholiques
Mes deux parents sont nés et ont été élevés en protestants dans un petit village. Ils parlaient un dialecte néerlandais très particulier qu’on ne comprenait pas dans les autres régions du pays. Mais parce que mon père pouvait y trouver du travail, ils se sont installés dans une ville où la majorité était catholique et ne pouvait que sourire en entendant leur étrange dialecte. C’est difficile à imaginer aujourd’hui, mais à l’époque, au milieu des années 1950, les protestants et les catholiques vivaient en vase clos. Chacun avait ses écoles, son syndicat, son parti politique. On ne faisait ses courses que chez un coreligionnaire et les mariages mixtes étaient rares. Du berceau au tombeau, la vie de l’ensemble des croyants était organisée de manière telle qu’ils ne devaient jamais se mélanger avec ceux de leurs compatriotes qui fréquentaient une autre église. Il était donc logique que mes parents m’envoient à l’école protestante, qui se trouvait de l’autre côté de la ville, alors qu’il y avait dans le voisinage quantité d’écoles catholiques. Dès le premier jour, mon père, un homme pieux, mais pragmatique, a clairement défini ce que devait être les bases : mon éducation devait se faire au sein du pilier protestant de la société, mais mon avenir serait probablement dans le reste du monde. C’est pourquoi j’ai été autorisé à franchir la frontière communautaire et à me faire librement des amis, protestants ou catholiques. A la maison, je pouvais parler le dialecte de mes parents, mais dans la rue et à l’école, je devais parler un néerlandais impeccable si je voulais plus tard m’élever dans l’échelle sociale. Une chose que mon père ne cessait de nous rappeler à ma sœur et à moi : vas où tu veux dans le vaste monde, mais n’oublie jamais d’où tu viens. Sois fier de tes racines et n’aies jamais peur de dire ce que tu penses, même si tu es en position minoritaire.
Rester attaché à ses racines
Rappelez-vous, c’était longtemps avant que les experts en sciences sociales aient commencé à débattre d’intégration et d’assimilation. Mes parents ont nettement favorisé la première, et fermement rejeté la seconde. Certes, à bien des égards, mon expérience personnelle ne peut être comparée à celle, souvent traumatique, de ces millions d’immigrés arrivés un jour dans un pays lointain qu’ils ne connaissaient pas. Pourtant, ce sont ces principes de base de mon enfance qui, plus tard, m’ont permis de mieux comprendre le fait que, tout en essayant de s’intégrer à la société néerlandaise, les immigrés puissent être attachés à leur langue et à leurs traditions. Je n’ai jamais compris cette idée de plus en plus répandue chez les Néerlandais de souche et qui consiste à croire que pour devenir un «vrai» citoyen, un immigré devrait d’abord s’amputer de son patrimoine culturel et linguistique. Essayer de faire face à la migration n’a jamais été facile. Ni en Turquie, ni en Europe. Ni pour ceux qui ont dû s’installer ailleurs, ni pour ceux qui doivent composer avec les nouveaux arrivants. Mais ça aide d’avoir appris très tôt qu’il est important d’être attaché à ses racines. J’espère que les étudiants ont compris le message.
j.lagendijk @ todayszaman.com
Istanbul
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