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Turquie : Le chef du HDP pro-kurde évoque pour la première fois l'indépendance

Le Congrès pour une société démocratique (DTK), qui regroupe des organisations kurdes dont le HDP (parti démocratique des peuples), a lancé un appel à l'autonomie depuis la ville de Diyarbakir, en pleine reprise des affrontements entre l'armée turque et le groupe terroriste du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan). Selahattin Demirtas, le chef du HDP, a évoqué lui pour la première fois l'idée d'indépendance. Le parquet d'Ankara a lancé une enquête.  

 
Lundi, Décembre 28, 2015 - 12:42

Des citoyens qui se déplacent en brandissant des drapeaux blancs, des corps inanimés inhumés à la va vite, une angoisse diffuse et des scènes qui rappellent des champs de bataille. La région du sud-est de la Turquie s'est à nouveau embrasée.

Une vaste opération a été lancée par l'armée contre les militants du PKK qui ont dressé des barricades et creusé des tranchées dans plusieurs quartiers. Les villes de Cizre, Silopi (Sirnak), Sur (Diyarbakir), Nusaybin et Dargeçit (Mardin) sont sous couvre-feu depuis le 11 décembre. Le 26 décembre, la Cour constitutionnelle a rejeté plusieurs requêtes tendant à la suspension du couvre-feu.

Des milliers de policiers et de militaires sont mobilisés pour venir à bout de l'organisation terroriste. Le chef de l'Etat Tayyip Erdogan, héros du "processus de réconciliation" lancé en grande pompe en 2013, en est venu à promettre "l'anéantissement".

Selon les derniers chiffres fournis par l'état-major, 221 terroristes ont été tués. La Fondation des droits de l'Homme évoque, elle, la mort de 124 civils depuis le mois d'août. Dimanche, trois soldats ont perdu la vie à la suite de l'explosion d'une bombe alors qu'un bébé de trois mois, Miray, et son grand-père, Ramazan Ince, qui tentait de le transporter vers l'ambulance, ont succombé à des tirs à Cizre. Près de 200 000 personnes auraient fui la région.

Demirtas évoque l'Etat indépendant  

C'est dans ce contexte trouble que le DTK a lancé un appel à l'autonomie et à l'autogestion. "La résistance légitime du peuple kurde contre les politiques qui dégradent le problème kurde est essentiellement une exigence et une lutte pour un gouvernement autonome local et une démocratie locale", énonce la déclaration finale.

Le PKK ne demande plus l'indépendance depuis les années 90 mais Abdullah Öcalan, emprisonné sur l'île-prison d'Imrali, avait lancé le concept d'«autonomie démocratique» en 2005. Un pas a été franchi par Selahattin Demirtas. Le co-président du HDP a ouvertement évoqué l'idée d'indépendance.

"Les gens se révoltent car il n'y a plus d'espoir pour discuter à Ankara. Ils ont renversé la table et l'ont remplacée par des tanks", a-t-il déclaré lors de son discours qui a pris une autre tournure lorsqu'il a lancé : "Dans ce nouveau siècle, le Kurdistan aura un statut. Il aura peut-être des Etats fédéraux, peut-être des Etats indépendants".

"Nous tendons la main pour la dernière fois. Ce siècle est notre siècle. Nous voulons prendre nos propres décisions. On n'abandonnera pas l'idée d'autonomie", a averti de son côté Selma Irmak, co-présidente du DTK.

Peu de temps avant, le Premier ministre Ahmet Davutoglu annulait une rencontre prévue avec Demirtas pour discuter du chantier de la nouvelle Constitution. "Les récentes déclarations des responsables du HDP sont le reflet d'une politique qui tire profit de la violence et de la tension", a déclaré Davutoglu dans un communiqué. "Cela n'a plus de sens de s'asseoir à la même table", a-t-il ajouté.

Un conflit national qui s'inscrit dans un chaos régional

Dans une interview accordée au journal Le Monde, Cemil Bayik, l'un des dirigeants du PKK, a estimé que "l'Etat turc [n'était] plus dans une logique de négociation ou de solution, mais d'élimination du mouvement kurde".

"Nous n'allons pas nous rendre. Nous allons résister. Nous menons à présent un combat existentiel", a-t-il avant de poursuivre : "Il n'y a aucune raison que nous mettions fin à la lutte armée dans l'état actuel des choses. Au contraire, dans les mois qui vont venir, la guerre civile qui sévit en Turquie va s'aggraver. Elle s'inscrit dans le contexte d'une guerre régionale où chacun poursuit ses intérêts et dont personne dans la région ne pourra se tenir écarté. (...) Nous considérons que le cœur de la guerre régionale en cours est au Kurdistan et que cette guerre ne cessera de s'y intensifier avant de déboucher sur une situation nouvelle".

Le PKK, organisation terroriste pour Ankara, Bruxelles et Washington, mène une lutte acharnée contre l'Etat turc depuis 1984. Près de 40 000 personnes ont payé de leur vie pour un combat dont les tenants et les aboutissants ne sont pas toujours bien saisis par la majorité des citoyens.

L'AKP a satisfait plusieurs demandes des Kurdes notamment l'enseignement du kurde dans les écoles publiques et la libéralisation des chaînes et journaux en langue kurde. Un cessez-le-feu avait été acté entre l'Etat et le PKK fin 2012 mais il a été rompu en juillet 2015 par le PKK qui a accusé le gouvernement d'avoir orchestré les attentats de Suruç.

Un attentat à la bombe avait causé la mort de 33 personnes à Suruç, dans la province de Sanlirufa, le 20 juillet 2015

Depuis, les combats ont repris de plus belle. Les YDG-H, la branche jeunesse, et le TAK, la milice urbaine, sont réapparus sur le devant de la scène. Les premiers ont incendié le centre culturel de Sirnak avec des cocktails molotof provoquant la perte de 37 000 livres alors que le second a revendiqué l'attaque de l'aéroport de Sabiha Gökçen le 23 décembre dernier où une employée avait perdu la vie.

En réalité, l'émergence du PYD (parti démocratique du Kurdistan, branche syrienne du PKK) et de ses forces armées (les YPG), la création de cantons au nord de la Syrie, le soutien de la Russie et des Etats-Unis aux armées kurdes, seules capables sur le terrain de repousser les radicaux de Daesh, la lutte d'influence entre la région autonome du Kurdistan, alliée d'Ankara, et le PKK ont poussé ce dernier à se désengager d'un processus de paix qui allait aboutir in fine à sa dissolution.

Burhanettin Duran du journal progouvernemental Sabah a ainsi noté que "le risque que le PKK intègre le sud-est de la Turquie aux cantons de la Syrie [était] sérieux. Ce qui signifierait une division de la Turquie. Nous allons faire face, la prochaine décennie, aux problèmes provoqués par un probable gouvernement du PYD. Dans cette situation, l'appel pour s'asseoir autour d'une table avec le PKK n'est réel ni pour la Turquie ni pour le PKK. Cet appel est une proposition idéologique de nature à étendre la légitimité et l'espace du PKK".

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