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A Strasbourg, le combat pour l'égalité

Récemment, le site internet Rue 89 a attaqué violemment la politique religieuse d’une grande ville de l’Est de la France, affirmant qu’elle était devenue «la base avancée des conservateurs turcs». Une chronique pour Zaman France signée Jean-Michel Cros.

Jeudi, Juillet 7, 2016 - 12:16

Tout au long de l’article, un certain nombre de reproches sont adressés à la municipalité, à qui il est tout d’abord reproché d’avoir tout simplement «discuté» avec des citoyens français d’origine turque, dont le principal péché est qu’ils soient en phase avec l’AKP et qu’ils aient soutenu un partenariat avec la ville de Kayseri, dirigée par un maire de la même étiquette politique.

Le président turc Erdogan au cours d'un meeting à Strasbourg.

Les raisons d'un partenariat
Il apparaît tout d’abord étonnant, lorsqu’on se réclame de la démocratie, de ne pas vouloir discuter avec des citoyens quels qu’ils soient : faudrait-il ne discuter qu’avec son propre camp ? Que reste-t-il du «vivre ensemble» si l’on n’accepte de vivre qu’avec ses semblables ?

Il semble que certains, dénonçant avec hauteur la Municipalité, la prennent pour le Second Empire, et se prennent eux pour Victor Hugo, qui n’en peut mais…

Il faut en outre savoir qu’un partenariat ne se fait jamais sur des critères politiques, mais en fonction de convergences culturelles, économiques, historiques ou sociologiques, qu’en outre, la ville d’Izmir, alors également contactée, n’a jamais marqué que peu d’intérêt pour des échanges, qui n’étaient au demeurant fondés, pour ceux qui les préconisaient, que sur le désir de se retrouver entre membres ou sympathisants du CHP – sans que cela concerne les Strasbourgeois d’origine turque, extrêmement peu nombreux pour ceux originaires d’Izmir, surtout comparés avec ceux originaires de Kayseri.

Un partenariat nouveau devait faire sens pour la population strasbourgeoise, et c’est pour cela et rien d’autre que Kayseri a été choisie.

Quand l'égalité des droits devient gênante
«La municipalité semble s’être empêtrée un temps dans les conséquences de sa politique communautariste à l’égard des Strasbourgeois d’origine turque», nous dit-on ensuite.

Ces propos laissent pantois. Est-ce être communautariste que de refuser les discriminations fondées sur la différence de religion ? Est-ce être communautariste que de traiter tous les Strasbourgeois, quelle que soit leur origine sur le même pied d’égalité ?

Est-ce être communautariste de se fonder sur la maxime «égalité de droits, égalité de devoirs» que le maire de Strasbourg, Roland RIES, a répétée sans cesse ? A contrario, est-il citoyen et non communautariste de refuser un droit à une personne qui l’a ?

Car en creux c’est bien cela qui est proposé : une politique discriminatoire basée sur la confession et/ou l’origine des citoyens et résidents.

Il est possible d’affirmer sans broncher que la politique de la Ville a justement été le contraire d’une politique communautariste mais a été une politique de lutte contre les discriminations, fondée sur la citoyenneté de résidence.

Fondamentalement, je crois que c’est bien cela qui est gênant pour certains : l’égalité de droits emporte l’égalité de devoirs et implique le fait d’assumer des responsabilités. Les actes sont toujours moins confortables que les discours.

Usages et faux usages du communautarisme
Un commentateur ajoute : «C’était une erreur d’ouvrir la porte aux conservateurs turcs, non pas parce que c’est des conservateurs mais parce que la tactique ne pouvait que se renverser. Une approche identitaire n’est jamais gagnante.

C’est une erreur de principe en politique. S’adresser à une communauté comporte un risque extraordinaire : elle peut formuler des demandes au nom de la communauté. On voit bien le retournement qui s’est opéré dans le cas de Strasbourg : les pressions sur Ries, la cabale contre Mine Günbay… »

Contrairement à ce qu’il est dit ici, la porte n’a pas été ouverte aux conservateurs turcs et l’approche de la Ville n’a pas été identitaire mais citoyenne, ne s’est pas adressée à une «communauté» - dont le même commentateur dira d’ailleurs un peu plus loin qu’elle n’existe pas ! – mais a entendu appliquer le principe républicain d’égalité sur son territoire. Je ne reviendrai pas sur ce dernier point, dont j’ai parlé ci-dessus.

Mine Günbay.

Les six flèches du kémalisme
Ce que révèlent ces propos est en revanche très intéressant : il ne fallait pas «ouvrir la porte…» Il s’agit là une conception proche de celle des démocraties populaires ou du kémalisme le plus dur, résumé très officiellement dans la théorie des «six flèches» :
Républicanisme
Populisme (eh ! oui !)
Laïcité. Ici entendons-nous bien : contrairement à une légende fort répandue, la laïcité kémaliste et la laïcité française n’ont qu’un très lointain cousinage. Alors que la seconde a été un mouvement de la société en vue de déconfessionnaliser l’Etat, et a donc constitué à ce titre un mouvement de libération, en Turquie la laïcité a été instrumentalisée au service d’un État autoritaire, dont elle est devenue le corollaire. On ne saurait donc, sauf malhonnêteté intellectuelle, vouloir assimiler les deux,
Révolutionnarisme,
Nationalisme (eh ! oui encore !) : c’est sur cette base que l’usage de la langue kurde a été interdit, que les Alevis ont été massacrés à Dersim et que les massacres des Arméniens, reconnus par l’Empire Ottoman, ont été niés avec constance, Erdogan ne faisant ici, et en dépit de ses protestations, que reprendre mot pour mot la politique kémaliste.,
Étatisme enfin.

La marche vers l'égalité sera longue
Armés de cette idéologie, les responsables turcs ont, pendant des décennies, régné grâce à un parti unique tout d’abord, et ont ensuite exclu de larges pans de la population de toute participation réelle à la vie politique.

C’est sur cette base, de plus en plus mécontente, qu’Erdogan s’est appuyé, prospérant à la fois sur la frustration de plus en plus grande de pans entiers de la population et d’un réseau d’entrepreneurs que l’étatisme étouffait.

L’arrivée des «paysans anatoliens» dans le paysage politique a été un bouleversement considérable pour la vieille classe kémaliste pour laquelle seule la politique de la «porte fermée» était concevable.

Que retenir de tout cela ? Cela me paraît simple : la reconnaissance du «fait musulman» dérange encore en France, et l’argument du «communautarisme» n’est en réalité brandi que pour masquer la perpétuation d’une inégalité de traitement basée sur la religion, sans voir en outre que ne sont qualifiées de «communautaristes» que des demandes issues – mutatis mutandis – de catégories anciennement colonisées (les musulmans en l’occurrence, même si les Turcs ne l’ont jamais été), ces mêmes demandes devenant légitimes lorsqu’elles émanent de «bons Français».

L’égalité est décidément un long combat.

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