Aller au contenu principal

Alain Laurent : «L'individualisme n'est pas une idéologie comme les autres, c'est une manière de vivre»

Alain Laurent est philosophe et écrivain et dirige la collection «Iconoclastes» aux éditions Les Belles Lettres. Celui qui a fondé et anime la société de pensée «Raison, Individu et Liberté» publie L'autre individualisme - Une anthologie, à paraître en octobre prochain aux éditions Les Belles Lettres. Zaman France l'a rencontré et interrogé sur la notion d'individualisme telle qu'elle a évolué et sur ses limites. Entretien.

Lundi, Mai 30, 2016 - 14:09
Alain Laurent
Alain Laurent

Comment vit-on l'individualisme en France ?

C'est une notion omniprésente, mais pas de la manière dont il conviendrait. Actuellement en France, on parle beaucoup d'individualisme en le réduisant et en l'assimilant à l’égoïsme, au repli asocial sur soi, au narcissisme et à l’hédonisme. Presque toutes les familles idéologiques sont contre l'individualisme à cause de cela.

Qu'est-ce que l'individualisme alors ?

Dans le dictionnaire, l’individualisme bien compris, c'est le goût de l'indépendance, le fait d’être responsable de soi, opposé au collectivisme, au paternalisme et le fait de se comporter de façon non conformiste.

Justement, l'individualisme n'a-t-il pas fait éclater la collectivité ? N'est-on pas arrivé au bout de l'individualisme ?

Non. On s'est arrêté à mi-chemin, on a fait machine arrière et en parallèle, l'individualisme a été perverti. Perverti car ceux qu'on nomme «individualistes» comme le narcissique, l'égocentrique, ne sont pas indépendants, il ont besoin des autres pour exister. Ce sont des faux individualistes. Tout ça s'illustre très bien avec les réseaux sociaux et les téléphones portables : certains ne peuvent s’empêcher de regarder leur téléphone pour voir si on pense à eux, pour ne pas se sentir seul. C'est de l'anti-individualisme ! Je crois plutôt qu'on est arrivé au bout du collectivisme, au sens moral et culturel. Ce collectivisme qui oblige les individus à appartenir à une communauté, un groupe, un ensemble dans lequel ils ne sont plus maîtres d'eux-mêmes. Il y a une dizaine d'années, en France, il y avait davantage dans l'esprit des gens de cheminement vers une autonomie, le fait de ne pas vouloir trop dépendre des autres, de décisions collectives, etc. Depuis une vingtaine d'années, tout se passe comme si on avait fait machine arrière. On reparle beaucoup de communauté. Il y a, à mon sens, une régression vers un esprit tribal.

Vous pensez, par exemple, aux questions identitaires ?

Oui et non. L'identité peut tout à fait être quelque chose qu'on se forge soi-même. En revanche, dans certains phénomènes identitaires, on voit effectivement resurgir un collectivisme culturel, avec un besoin d'appartenir à un groupe. Or, il faut noter le double sens du verbe appartenir : «J'y appartiens», mais il y a aussi «je lui appartiens» et donc, c'est lui qui me possède. L'individualisme, c'est de ne pas vouloir être possédé. Sauf, et c'est paradoxal, si on est volontaire pour ça. L'individualisme se définit par l'indépendance individuelle mais on peut très bien faire un choix de dépendance, à condition que ça soit volontaire. Même si l'indépendance et l'individualisme sont des valeurs qui se confondent. L'individualiste s'autodétermine dans tous les domaines de la vie et choisit librement ce qu'il veut faire.

Le philosophe Alain Laurent considère qu'on a fait "machine arrière" et que "l'individualisme a été perverti (...) car ceux qu'on nomme «individualistes» comme le narcissique, l'égocentrique, ne sont pas indépendants".

Comment peut-on faire société en étant individualiste ?

Il n'y a pas d'antithèse entre individualisme et faire société. C'est juste une autre manière de faire société. C'est ce que j'appelle la coopération volontaire et libre. L’individualisme n'est pas du tout opposé à la relation avec l'autre. Elle demande juste que cette relation soit librement consentie et non sacrificielle, c'est-à-dire au sein de laquelle on ne sacrifie pas quelque chose à quoi on tient. Car un individualiste va respecter celui de l'autre. Il n'y a pas de penseur individualiste qui ait défendu, par exemple, la domination des autres au nom de cette pensée. Il y a une réelle notion égalitaire. L'individualiste ne vit pas «dans» la société mais «en» société, avec la réserve qu'on peut choisir de ne pas y participer. Il est toujours prêt à faire dissidence et à aller tout seul dans sa direction si ça ne lui convient pas. C'est ce qu'évoque Georges Brassens dans sa chanson La Mauvaise réputation quand il dit «en suivant mon chemin de petit bonhomme», etc. Brassens illustre formidablement l'individualisme bien compris. Et aujourd'hui, comme à son époque, on n'aime toujours pas l'indépendance des individus.

Quels seraient les leviers pour arriver à une base saine de l'individualisme ?

Il faudrait des sociétés plus accueillantes avec les singularités. Ce n'est pas le cas en France. Les grandes institutions, l'école, etc. nous traitent comme si nous étions tous semblables. Il faudrait une prise de conscience des individus eux-mêmes. Les changements devraient être micro-existentiels.

Il y a une dizaine d'années, on parlait beaucoup de la culture d'entreprise qui donnait des valeurs que tout le monde devait partager et on devenait systématiquement suspect si on n'appartenait pas à cette tribu. Il faudrait que cela disparaisse. Quand on travaille quelque part, on ne devrait pas abdiquer de sa personnalité. Un autre exemple dans le monde de l'entreprise : l'open space qui est une sorte de surveillance de tout le monde dans laquelle on n'a plus d'intimité. L'individualisme n'est pas une idéologie comme les autres, c'est une manière de vivre. Ce n'est pas comme le socialisme ou le libéralisme.

Ces idéologies ont influencé l'individualisme...

Oui, mais dans des proportions différentes. Les socialistes ont été anti-individualistes, les communistes prônaient des gestions de masses dans lesquelles l'individualité disparaissait complètement. Dans les années 1880-1910, une partie des penseurs socialistes, comme Oscar Wilde en Angleterre ou Jean Jaurès en France, ont été plutôt pour notamment l’autonomie. Après, ça a changé pour l'appartenance à des structures sociales, le sacrifice, etc. Il est vrai que l'idéologie la plus appropriée pour la mise en pratique de l'individualisme, c'est le libéralisme mais à condition de ne pas le prendre uniquement sur le plan économique car il induit une responsabilité individuelle de s'assumer, sans faire des autres ses serviteurs. Il y a eu aussi toute une pensée individualiste anarchiste. Il y a un individualisme démocratique, libéral, anarchisant, aristocratique... L'individualisme est une disposition d'esprit, une attitude existentielle. Ce n'est pas une doctrine. On trouve, dans tous les courants de pensée, des gens favorables et opposés à l'individualisme. C'est tout à fait transversal. Ça relève plus d'un choix personnel plutôt que d'une vision idéologique du monde.

La rédaction vous conseille


LES PLUS LUS


Back To Top