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Calife, sultan : les titres du pouvoir en islam

Le président de l'Union internationale des savants musulmans, et membre éminent du Conseil européen pour la recherche et la fatwa, le cheikh Youssef al-Qaradawi, a publié sur son site officiel un article intitulé Merci à la grande Turquie et au «Sultan Erdogan».

Mardi, Mai 3, 2016 - 17:20

Le ton est d’emblée donné et malgré les guillemets, le texte tient du panégyrique. Le «global imam» affilié aux Frères musulmans ne trouve plus de mots pour rendre grâce à la Turquie «d’hier et d’aujourd’hui» et au président Erdogan pour leur «défense de l’islam comme des intérêts de la Umma arabe et islamique ».

Recep Tayyip Erdogan est ainsi le Sultân Erdogan et même as-sultân al-‘adhîm, le «Grand Sultan». Curieusement, l’emploi qu’il fait du terme s’appliquerait davantage à la fonction califale (défense de la Umma et de la religion), mais c’eût été sans doute aller trop loin…

Le sultan, comme le roi (malik, shâh) ou l’amîr (prince, gouverneur ou commandeur) n’a de pouvoir que temporel, et est, en principe, inféodé au calife : il lui demande la permission de porter le titre qui est le sien, et le prêche du vendredi comme la frappe de la monnaie se font au nom du calife.

Du moins, en principe. La réalité historique est plus hétérogène.

Le calife, premier des imams
Aujourd’hui, les souverains marocains portent le titre califal de «Commandeur des croyants» (amîr al-mu’minîn), un titre qui, par définition, ne devrait valoir que pour la vaste communauté transnationale qu’est la Umma. Le calife est le «successeur de l’Envoyé de Dieu» (khalîfat Rasûl Allâh).

Il est avant tout le gardien du dogme. Il peut jouer un rôle de premier plan dans l’imposition d'une doctrine (al-Ma’mûn et deux de ses successeurs ont ainsi essayé d'établir le mu‘tazilisme comme doctrine officielle), mais il ne participe pas à l’élaboration de la loi, qui est l’affaire des seuls juristes.

Il a par contre obligation de faire respecter lesdites lois par tous et partout dans l’empire. Il est le modèle, et, partant, l’imam par excellence. Jusqu’au IXe siècle, c’est lui qui conduit la prière et fait le prêche du Vendredi.

De même, il accomplit le pèlerinage en sa qualité de calife. Certains l’ont fait plusieurs fois, ainsi Harûn ar-Rashid (763-809).

Si au fil des siècles, les califes n’ont eu de cesse de voir leur pouvoir politique s’effriter (califats concurrents – omeyyade, abbasside, fatimide −, montée en puissance de petits Etats, − almoravides, seldjoukides, Mamlouks, sultanats indiens, etc), leur pouvoir symbolique est demeuré intact.

Ainsi, en 1334, soit après que Bagdad a été détruite par les Mongols, le sultan de Delhi Muhammad Ibn Tughluq fait en sorte de rentrer en contact avec le calife captif au Caire afin d’obtenir des lettres de créances, afin qu’il légitime son statut de sultan.

L'indépendance politique du sultan

Depuis le XIe siècle déjà le terme sultan ne désignait plus un simple vassal du calife, mais bien un souverain local dont l’allégeance au Commandeur des croyants n'est plus guère que nominale.

Le mot sultan a ainsi évolué au gré de cet effritement du pouvoir politique du calife. Étymologiquement, il signifie «pouvoir», puis «centre de pouvoir», puis «pouvoir de gouvernement» avant de désigner celui qui incarne cette forme impersonnelle de pouvoir.

Enfin, au XIIIe siècle, il devient le synonyme de malik, «roi» (mot que, par ailleurs, on use plus volontiers en référence aux souverains non musulmans) et suppose une indépendance politique absolue.

Elle sera notamment marquée par la consolidation des États turcs (Seldjoukides en Anatolie) ou dirigés par une élite militaire d’origine turcique (Mamlouks en Egypte et sultanats en Inde).

Les deux symboles de la souveraineté califale s’en trouveront naturellement affectés : le sultan seldjoukide Tuğrul Bey (990-1063) sera ainsi le premier monarque musulman à frapper monnaie à son nom.

L’autre privilège califal résistera davantage aux vicissitudes de l’Histoire : à Tunis, au début du XXe siècle encore, le prêche du vendredi se faisait au nom du sultan ottoman, en sa qualité de calife et commandeur des croyants…

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