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La dérive judiciaire de l'AKP menace les investissements étrangers

Avec la nouvelle proposition de loi qui élargit les pouvoirs de la justice et de la police quant à la saisie de biens et de propriétés d'entreprises critiques envers le gouvernement, des craintes se font sentir quant à un possible impact sur les entrepreneurs étrangers qui seraient réticents à investir en Turquie.

Samedi, Octobre 18, 2014 - 10:00

ERGIN HAVA/ IBRAHIM TÜRKMEN

Le potentiel découragement que pourrait susciter la tension politique turque, après la tentative par le gouvernement de couvrir les enquêtes anticorruption, chez les investisseurs étrangers soulève des inquiétudes. Beaucoup craignent que les investissements directs étrangers en Turquie se tariront, par crainte que le gouvernement intensifie sa pression sur les entreprises considérées comme une «menace». Et la définition vague de cette menace n'améliore pas la situation. Le gouvernement n'a en effet donné aucun détail sur les modifications qu'il entend apporter aux lois.

Cette semaine, les médias ont rapporté que des députés AKP avait soumis une proposition de loi au Parlement, prévoyant d'élargir les pouvoirs de la police et des procureurs concernant les perquisitions, les saisies, les arrestations et les interpellations, tout en limitant significativement les droits de la défense. Le projet de loi autorise les tribunaux à saisir les biens d'un investisseur au cas où l'entrepreneur est accusé d'«infraction contre le gouvernement», explication vague pour un terme légal.

Une réminiscence de 2001 ?

Déjà en 2001 lors de la crise financière turque, beaucoup avaient transféré leurs biens à l'étranger, craignant la chute du système financier sous une mauvaise gestion politique. L'intérêt des investisseurs étrangers pour la Turquie avait alors pris un sérieux coup.

Si elle est votée, la proposition de loi découragera non seulement les investisseurs étrangers de se tourner vers la Turquie mais les entreprises locales se sentiront en outre obligées de retirer leur capital et de le déposer sur des comptes à l'étranger, note le professeur d'économie, Mehmet Altan à Zaman. Soulignant que le gouvernement a la capacité de faire passer ce texte, Altan a ajouté : «On pensait que certaines législations ne seraient jamais adoptées mais elle l'ont été, comme l'interdiction d'accès à Twitter et Facebook (…) Nous devons donc nous attendre au pire avec ce gouvernement qui a tout fait pour couvrir les enquêtes anticorruption. Les investisseurs étrangers suivent tous ces développements avec inquiétude».

Un gouvernement qui se tire une balle dans le pied

«Le pays a terriblement besoin de hot money (argent qui se déplace d’un marché à un autre à l’affût du meilleur taux d’intérêt soit les actions et les obligations, ndlr) et de nouveaux investissements, à long terme. (…) Le gouvernement se tirera une balle dans le pied», note l'économiste Ugur Gürses.

Ce dernier ajoute que la proposition de loi risque d'intensifier la pression et l'intervention de la politique dans les marchés. «Cela ne concernera pas seulement les entreprises critiques envers le gouvernement. Les sociétés politiquement neutres peuvent elles aussi se sentir sous pression et cela peut entraîner une situation chaotique», dit-il. «Les investisseurs étrangers qui souhaitent faire un partenariat avec la Turquie ne sauront pas quelle entreprise est en désaccord avec le gouvernement et à quel moment. C'est très risqué à un moment où la croissance économique est au ralenti et où le chômage est élevé».

Si elle est adoptée, la proposition de loi serait perçue négativement par les investisseurs, analyse Timothy Ash de la Standard Bank. «Je pense que les investisseurs préfèrent qu'il y ait des aspects pluralistes en politique, avec des contre-pouvoirs et une tolérance pour le commentaire, le débat et la critique envers la politique gouvernementale», a-t-il dit.

L'entrée de capitaux entravée par les interventions politiques

Süleyman Yasar du quotidien Taraf disait dans sa chronique mardi que l'imprévisibilité judiciaire coûtait beaucoup à la Turquie puisque cela décourageait les investisseurs étrangers. Il cite des chiffres du rapport de la Commission européenne et en conclut qu'un montant moyen de 30 milliards de dollars est perdu chaque année, les ambiguïtés politiques du pays ayant raison de la confiance des investisseurs.

Le président Erdogan lutte contre ses opposants politiques par tous les moyens possibles, même sur le plan financier. Des amendes fiscales s'élevant à des milliards de livres ont été prélevées par exemple à la société Dogan Media et ont été perçues comme une tentative de mater les critiques, les médias appartenant à ce groupe ayant ensuite adopté un ton plus modéré lorsqu'il s'agissait d'évoquer le gouvernement Erdogan.

Autre exemple, la société Koza Group propriétaire de la chaîne de TV Bugün, Kanal Türk et du quotidien Bugün, s'est vu retirer des permis d'intervention dans plusieurs mines d'or en Turquie, sans décision de justice. Le propriétaire de Koza Group avait refusé d'obéir à Erdogan qui lui avait demandé de se démarquer du mouvement Hizmet. Erdogan a également déclaré la guerre et mobilisé le pouvoir de l'Etat contre la Bank Asya, établissement financier dont les partenaires sont affiliés au Hizmet, mouvement qu'Erdogan accuse d'avoir tenté de le renverser à force d'enquêtes anticorruption dévoilées au grand jour les 17 et 25 décembre 2013.

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