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La diplomatie turque : un pas en avant, deux pas en arrière

Quel gâchis ! Tant de sentences débitées, tant de fougue mobilisée, tant de slogans lancés pour revenir, in fine, en-deçà du point de départ. Pendant des années, le couple Erdogan-Davutoglu s'était donc agité pour rien en matière de politique étrangère. Voilà le triste résumé de la situation.

Mercredi, Juillet 6, 2016 - 17:16

Quel gâchis ! Tant de sentences débitées, tant de fougue mobilisée, tant de slogans lancés pour revenir, in fine, en-deçà du point de départ. Pendant des années, le couple Erdogan-Davutoglu s'était donc agité pour rien en matière de politique étrangère. Voilà le triste résumé de la situation.

Le Premier ministre et son conseiller puis ministre et le président de la République et son Premier ministre ont plombé la diplomatie turque au nom d'une lubie dénommée «profondeur stratégique», déclinée en deux principes, l'approche pro-active et le «zéro problème avec les voisins». Un fiasco phénoménal en est résulté.

Bachar al-Assad est toujours droit dans ses bottes, Benjamin Netanyahou est toujours aussi arrogant, Vladimir Poutine est toujours aussi impérial, le maréchal al-Sissi est toujours un putschiste. Mais les Turcs, donneurs de leçons, ont été évincés de l'arithmétique régionale.

Et, tout penaud, le couple Erdogan-Yildirim a dû se résoudre à signer le grand retour à la realpolitik. Fini les déclarations à l'emporte-pièce d'un Davutoglu professoral qui aimait mobiliser des connaissances remontant à Mathusalem. La nouvelle stratégie se résume à la formule du nouveau chef du gouvernement : «diminuer le nombre de nos ennemis et augmenter le nombre de nos amis». La version adoucie du principe kémaliste, «paix dans la patrie, paix dans le monde», qui a longtemps guidé la diplomatie turque isolationniste.

Pour vouloir soustraire la «Nouvelle Turquie» à cette «pusillanimité», Erdogan et Davutoglu ont condamné la Turquie à un isolement à l'échelle régionale. Avec, en prime, une épine supplémentaire, les velléités fédératives des Kurdes syriens du PYD (parti de l'union démocratique).

Le tournant est spectaculaire. Erdogan est allé jusqu'à remettre à sa place la Fondation de l'aide humanitaire IHH à l'origine du bateau Mavi Marmara, six ans après l'assaut qui avait coûté la vie à dix Turcs. La Turquie a présenté à la Russie ses regrets, rapidement présentés comme des excuses à Moscou. Le raïs n'a pas levé le sourcil, histoire de rétablir la vérité. L'histoire retiendra donc que le sultan, pourtant si bravache, a mis un genou à terre pour normaliser ses relations avec le tsar.

Erdogan a-t-il trahi sa cause ? Disons qu'il vient de comprendre qu'on ne menait pas les relations extérieures en instrumentalisant la colère du peuple. Erdogan a longtemps surfé sur le drame du Mavi Marmara, a engrangé des voix, a qualifié tous ceux qui critiquaient une politique aventureuse de «suppôts d'Israël» et voilà que lui-même avale son chapeau. Et la débandade est telle que la Turquie s'apprêterait même à reprendre langue avec l'Egypte voire la Syrie. Le signe Rabia, brandi par Erdogan à chaque occasion, est en passe d'être mis sous le boisseau.

Comment accueillir ce revirement ? De manière positive, assurément. Car, il faut le reconnaître, la Turquie a fait le malin, a fanfaronné, a frimé. Or, Erdogan n'était pas le «leader mondial» tant glorifié par une presse aux ordres, et la Turquie, n'était pas une superpuissance. Ce n'est pas faire insulte à ce grand pays, héritier de l'un des plus extraordinaires empires, de reconnaître cela, c'est tout simplement être réaliste. Les Turcs n'avaient ni l'économie, ni la technologie ni la puissance militaire pour prétendre à un statut autre que celui que leur imposent leurs moyens actuels.

Pour un pays dont le soft power se résume à exporter des séries à l'eau de rose, un pays qui ne compte que deux ou trois diplomates qui maîtrisent l'arabe, oser assumer le leadership du monde arabo-musulman était une illusion. Une douce rêverie qui avait poussé le pouvoir à clouer au pilori le diplomate turc traditionnel, taxé de «mon cher», qui signifie dans la langue courante un homme raffiné qui passe son temps dans les enceintes ouatées.

On ne fait pas de politique étrangère en fonction de la colère du peuple. Cela, tout le monde peut le faire. Désormais, la Turquie va arrondir les angles. Est-ce une mauvaise chose ? Non. Justement, c'est l'art de la diplomatie, faire primer les intérêts du pays autant que faire se peut. On assiste donc à l'enterrement en grande pompe de l'ottomanisme. Foin de la «précieuse solitude» et de ses phénoménaux «coups de gueule».

Ironie de l'histoire, Shimon Peres, le vieux lion des relations internationales, ne s'est pas gardé de féliciter celui qui, à Davos, lui avait lancé à la figure «vous savez bien tuer». Tout ça pour ça, comme dirait l'expression populaire. Morale de l'histoire, un acte qui grandit le dirigeant n'est pas toujours bon pour son pays. Baisser de rideau.

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