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Erdogan se taille un Etat patrimonial

Erdogan veut incarner l’État. Il n'existe plus le Tayyip des origines, l'humble, le réformiste, celui qui se targuait d'être modeste, «le jour où vous me verrez m'enrichir, sachez que j'ai dû pécher», avait-il assuré en 1999 au cours d'un meeting. Quinze ans plus tard, le voilà, pimpant et fastueux.

Mercredi, Mai 11, 2016 - 15:56

C'est sans crier gare que le Premier ministre Ahmet Davutoglu a été «relevé de ses fonctions», six mois à peine après avoir raflé 50 % des voix lors des dernières législatives.

Le motif est aussi ridicule que pathétique : le bureau exécutif du parti qu'il est censé diriger, l'AKP (parti de la justice et du développement), lui a retiré le pouvoir de nommer les dirigeants de fédérations.

Une attribution que, selon son propre aveu, il avait pris soin d'oublier, histoire de bien montrer sa détermination à rester un chef potiche. Mais le non-événement a eu une ampleur inédite, il lui a coûté son fauteuil.

Le professeur s'en est donc allé à la Margaret Tchatcher, victime d'une révolution de palais. Révolution savamment orchestrée en réalité par le raïs, qui, de son sérail, veille à dynamiter les institutions que la Constitution lui demande de protéger.

On se dirige donc lentement mais sûrement vers l'hyperprésidence, ont noté nombre d'observateurs. Certes. Mais l'analyse reste incomplète. Erdogan veut incarner l’État.

Il n'existe plus le Tayyip des origines, l'humble, le réformiste, celui qui se targuait d'être modeste, «le jour où vous me verrez m'enrichir, sachez que j'ai dû pécher», avait-il assuré en 1999 au cours d'un meeting.

Quinze ans plus tard, le voilà, pimpant et fastueux. Le primus inter pares (Le premier parmi les pairs, expression latine, NDLR) qui négociait, qui marchandait, qui convainquait, a pris de l'assurance, il a évincé un par un ses compagnons de route pour ceindre l'épée de sultan.

La quasi totalité des 50 fondateurs de l'AKP, parmi lesquels, excusez du peu, les dinosaures comme Abdullah Gül, Bülent Arinç et Hüseyin Celik, ont été écartés, congédiés ou renvoyés à leurs chères études.

Un gâchis pour le pays, qui hésite toujours entre autocratie, stratocratie, semi-démocratie, et qui aboutit à une oligarchie. Le clan Erdogan dirige de facto le pays, qui dans son palais, qui dans son ministère, qui dans son entreprise.

Ne pas allumer la «fitna»

L'animal politique s'est entouré de prébendiers et de courtisans qui n'ont pour seul mérite que de soutenir la «firme». Si l'Etat turc devait avoir un qualificatif, ce ne serait ni autoritaire, ni dictatorial, ni encore moins démocratique.

Ce serait «patrimonial». Le raïs distribue marchés, postes, argent public, en fonction du degré de soumission de ses «sujets». Les corps intermédiaires, la séparation des pouvoirs, l'esprit critique, passent à la trappe.

Un régime à la va-comme-je-te-pousse s'est installé en Turquie. Lui décide, les autres exécutent. On adoube chaque revirement par un simple expédient : s'il le fait, c'est qu'il doit avoir ses raisons.

C'est dans cette configuration que la Turquie se cherche un nouvel ectoplasme en guise de chef du gouvernement. Peu importent les convictions et les valeurs, on les abdiquera volontiers.

Et on se taira, surtout, pour ne pas allumer la «fitna», cette discorde dont les conservateurs ont si peur. «Un drapeau qu'on cache dans sa poche, ce n'est pas un drapeau, c'est un mouchoir», disait le journaliste Emile de Girardin. Tant pis. On l'utilisera quand tombera la disgrâce.

Lui, il demeurera. Le 16 mars dernier, le numéro un turc avait été on ne peut plus clair : «Si Erdogan s'en va, l’État périclitera». Une sentence que même Mustafa Kemal Atatürk n'avait pas osé dire en public.

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