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Les Kurdes, tous unis pour sauver Kobané ?

Alors que la défense de Kobané devrait être une cause commune pour les Kurdes de tous bords, l'agression de Daesh a révélé une fracture au sein de ces derniers. Les Kurdes islamistes et les Kurdes du PKK se sont affrontés en Turquie alors que les peshmergas irakiens ont soutenu du bout des lèvres leurs frères de Syrie. En cause : des visions du monde totalement différentes.

Vendredi, Octobre 17, 2014 - 17:42

Une question de vie ou de mort. C'est bien la seule option à laquelle doit faire face actuellement Kobané, ville-martyr qui se situe dans le Kurdistan syrien (Rojava). Les Kurdes du monde entier n'ont d'yeux que pour leurs frères qui opposent une résistance héroïque contre les forces de Daesh. Si Kobané tombe, le mouvement kurde encaissera un coup dur. Si elle se relève, la «cause» kurde deviendra une nouvelle donnée à ne pas perdre de vue dans un Moyen-Orient déjà assez émietté.

Mais force est de constater que, contrairement à ce qu'on aurait pu penser, les Kurdes ne sont pas unaninement préoccupés par le sort de Kobané, encore moins par un destin commun. Eparpillés dans quatre pays (Turquie, Irak, Syrie, Iran), ils ont des intérêts divergents.

Le dilemme de Barzani : «frère» de la Turquie ou «père des Kurdes» ?

Massoud Barzani, le chef du Kurdistan irakien et des fameux peshmergas (les forces armées du Kurdistan), a beaucoup hésité avant de prendre fait et cause pour Kobané. Le «leader naturel» des Kurdes qui a créé un embryon d'Etat dans le Nord de l'Irak dès 1991, est l'allié de la Turquie dans la région. Turquie qui considère Kobané comme le cadet de ses soucis. Longtemps ignoré par les Turcs, Barzani est revenu en odeur de sainteté depuis qu'il a mis sur la table ses réserves de pétrole.

Son ancien adversaire, Jalal Talabani, président de la République de l'Irak de 2005 à 2014, est désormais hors jeu du fait de ses problèmes de santé. Le parti démocratique du Kurdistan de Barzani et l'Union patriotique du Kurdistan de Talabani ont enterré la hache de guerre en 2002.

Son titre de «président du gouvernement régional» lui confère une stature certaine... et sans doute une plus grande responsabilité que les groupes interlopes comme le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) qui sévit en Turquie, le PYD (parti de l'Union démocratique) en Syrie et le PJAK (parti pour une vie libre au Kurdistan) en Iran.

De peur de froisser Ankara, Barzani a pris ses distances avec le PKK qui mène une lutte armée contre la Turquie depuis les années 80 (son leader, Abdullah Öcalan, purge actuellement une peine de prison à vie à Imrali). Et il avait accusé le PYD d' "autocratie" lorsque ce dernier avait déclaré l'autonomie de Rojava en 2013. Le PYD l'accuse en retour de vouloir le déstabiliser. En 2012, l'accord d'Erbil avait permis d'apaiser les tensions et d'inclure dans le jeu politique syrien les formations proches de Barzani. Mais l'entêtement du PYD a fait voler en éclats cet engagement. En janvier 2014, Barzani était allé jusqu'à refuser de reconnaître les trois cantons de Rojava : Kobané, Jazira et Afrin.

Or, depuis une décision du 16 octobre 2014, la donne a complètement changé. Le parlement régional du Kurdistan irakien a en effet reconnu ces trois entités et a décidé de leur envoyer une aide humanitaire et militaire. A Dohuk, Barzani a réuni les représentants kurdes de Syrie dont Salih Müslim, le chef du PYD. «Aujourd’hui, les conditions ont changé. Nous sommes attaqués et c’est notre survie en tant que Kurdes qui est en jeu», a déclaré ce dernier.

Une coopération qui annonce une turbulence sinon une rupture avec la Turquie puisque celle-ci considère le PYD comme une extension du PKK.

Dans un communiqué, Barzani a déclaré que «la lutte contre Daesh était une question de vie ou de mort». «Pour moi, il n'y a aucune différence entre Kobané et Erbil», a-t-il pris soin d'ajouter. Une commission de six personnes a été formée afin d'assurer la coordination inter-kurde.

Mais ce rapprochement n'est que de circonstance puisque tout oppose le Kurdistan irakien et le PYD. Le premier est plutôt conservateur et autoritaire alors que le second défend une conception laïque.

«Une Constitution qui a été préparée l'an dernier garantit l'égalité des sexes, les droits de l'homme et la laïcité», note Carl Drott, journaliste suédois, un des derniers à avoir quitté Kobané avant l'assaut des djihadistes. «Une société civile puissante a permis de former des organisations pour les femmes, les jeunes, la langue, la musique et le théâtre», ajoute-t-il.

Le spectre de la «guerre civile» en Turquie : Hezbollah contre PKK

Alors que les Kurdes d'Irak et de Syrie se sont rapprochés, ceux de Turquie se sont affrontés dans les rues. Le sort de Kobané a réveillé de vieux démons entre les Kurdes du PKK, plutôt sécularisés, de tendance gauchiste, et les Kurdes islamistes du Hezbollah. Ces derniers privilégient une affiliation confessionnelle à une appartenance ethnique.

Selahattin Demirtas, co-président du HDP (parti démocratique des peuples, vitrine politique du PKK), avait appelé les Kurdes à manifester, ce qui avait entraîné des accrochages avec les Kurdes de HUDA-PAR, formation politique proche du Hezbollah kurde (= parti d'Allah, à ne pas confondre avec le Hezbollah libanais). Des escarmouches avaient déjà eu lieu à l'Université de Dicle en 2013 mais les deux parties avaient plutôt choisi de s'ignorer depuis quelques années.

Les années 90 avaient été particulièrement meurtrières puisque 1000 personnes avaient perdu la vie de part et d'autre. D'après Rusen Cakir, journaliste spécialiste de la question islamiste, le PKK s'en est pris à HUDA PAR en raison de ses liens présumés avec Daesh. En réalité, le parti n'a aucune proximité avec les radicaux djihadistes puisque le Hezbollah est plutôt proche de l'Iran.

En revanche, Edip Gümüs, le leader du Hezbollah en exil, avait choisi l'ambiguïté en déclarant : «ceux qui se disent musulmans ne sauraient être nos ennemis». Autrement dit, le Hezbollah ne saurait combattre contre Daesh même pour secourir les frères kurdes de Kobané.

Quant à Zekeriya Yapicioglu, le président de HUDA PAR, «les puissances étrangères et leurs alliés de l'intérieur essaient d'opposer le PKK et le parti».

Lors des manifestations de rue, près de 40 personnes sont mortes dont une dizaine à Diyarbakir. Le préfet de Diyarbakir a dû préciser que les forces de l'ordre n'y étaient pour rien, les décès résultant des affrontements entre les Kurdes.

Altan Tan, un pro-kurde pro-islamiste mais qui est député au HDP, a reconnu que l'appel de Demirtas avait été une erreur. «Les manifestants ont attaqué HUDA PAR et les structures proches de HUDA PAR. Trois membres de HUDA PAR ont été tués dans leurs locaux, leurs corps ont été jetés dans la rue. Et ils ont répondu par les armes», s'est-il désolé. «Le Moyen-Orient n'a pas encore oublié Beyrouth ni le conflit entre Barzani et Talabani dans le Kurdistan du Sud. Une confrontation PKK-Hezbollah doit être évitée coûte que coûte» sinon «le Kurdistan sera à feu et à sang», a-t-il averti.

Selon Ezgi Basaran, du site d'informations Radikal, le message qu'a délivré Abdullah Öcalan pour calmer la situation et qui fait référence à la nécessaire coordination avec toutes les associations de la société civile, est en réalité un appel à la base du HDP pour cesser d'affronter le Hezbollah.

Peshmergas, PKK, PYD, PJAK, Hezbollah, les entités sont nombreuses et voient l'avenir différemment. Que se passera-t-il au lendemain de la victoire à Kobané ? Une réconciliation ou le retour au statu quo ante. L'alliance ou la défiance. Une énième problématique, sortie des entrailles de Kobané.

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