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"Nous l'avons échappé belle ! Qu'en aurait-il été si l'armée avait pris le pouvoir en Turquie ?"

Dans une chronique publiée par Zaman France, le chercheur Jean-Michel Cros revient sur le coup d'Etat de 1980 et ses terribles conséquences sur les droits et libertés en Turquie. 

Mardi, Juillet 26, 2016 - 14:01

Nous l'avons échappé belle ! Qu'en aurait-il été si l'armée avait pris le pouvoir en Turquie? Cela aurait été, comme la Turquie l'a connu au cours du siècle précédent, l'avènement d'une dictature et des conséquences qui en découlent.

Sait-on bien ce que cela signifie ? Tournons-nous vers le passé, je veux dire vers les précédents coups d'Etat militaires : arrestations arbitraires, sur la base de listes préparées de longue date dans le secret des officines, tortures, scènes de violences de rues et lynchage public des éternels «ennemis de l'intérieur»… Et ce n'est pas tout: suspension des libertés individuelles et collectives (comme la liberté syndicale par exemple), de la liberté académique, des garanties de la défense dans les procès…

Qui avait envie de revoir cela ? Il suffit de se rappeler la Turquie des années 60 et 80 : l'exécution sommaire du Premier ministre Menderes dans les années 60, et surtout de ses conséquences économiques. Le contexte était aussi différent : en 1980, nous avions des difficultés politiques liées à l'instabilité gouvernementale, à l'aggravation des inégalités sociales, et enfin un contexte sécuritaire grave dans l'est de la Turquie… Rien de tout cela aujourd'hui.

Les putschistes de 1980

Que s'était-il alors passé sur le plan international tout d'abord ? On peut le dire franchement : à peu près rien ! Les condamnations du coup d'Etat furent exceptionnelles… Il faut quand même signaler un éloignement durable de la Turquie des institutions européennes, qui n'a été rattrapé que ces dernières années. Est-ce ce «rien» qui a incité les putschistes à agir ? L'histoire le dira…

Les libertés mises à mal

Veut-on des exemples plus précis ? Prenons celui de la loi du 4 novembre 1980, promulguée par le régime militaire, qui a réformé en profondeur le système de l'enseignement : c'est alors que les cours de religion sont devenus obligatoires aux collèges et lycées tout d'abord. Les changements les plus profonds cependant avaient ciblé l'université. L'armée a créé alors le Conseil de l’Enseignement Supérieur (YÖK), organisme chargé du contrôle des fonctionnaires de l'université, de la recherche et de l’enseignement qui y était dispensé. L'enseignement du kémalisme et du nationalisme s'est vu renforcé, au contraire d'autres cours comme les science sociales ou philosophiques, accusées - c'est bien connu - d'encourager la subversion. L’objectif pour les militaires, purement idéologique et non académique, était de créer une génération d’étudiants fidèles à l'héritage d’Atatürk et à la nation turque. Les réformes entreprises sur l'enseignement avaient pour but de garantir la pérennité de l'idéologie kémaliste dans la population turque. Enfin, la laïcité était parallèlement réaffirmée dans l'espace public (dans les écoles et universités notamment) et chez les fonctionnaires, où le port de tenues religieuses (voile notamment) a été proscrit. Le tout accompagné de «purges» importantes.

En matière de sécurité, il y avait besoin d'un Etat fort pour faire face au terrorisme qui sévissait sur le territoire. Rien de comparable là encore avec la situation actuelle. Alors, la pratique de la torture sur les détenus était devenue courante et la Turquie faisait hélas la triste «une» des informations diffusées par Amnesty International. Des arrestations importantes, faites sur la base de listes préparées de longue main, ont contraint à la disparition, physique ou morale, de toute une génération d'intellectuels et à de véritables autodafés, les gens se débarrassant furtivement des ouvrages qui pouvaient les compromettre.

«Et c'est ainsi qu'Allah est grand !»

Cette défiance à l'égard des universitaires, commune à tous les pouvoirs dictatoriaux, se doublait sur le plan idéologique - on n'ose écrire intellectuel - du recours aux fallacieuses théories du complot, de l'ennemi intérieur, etc… qui n'expliquent rien mais grâce auxquelles on croit tout comprendre, et que l'Europe a connues en action pendant l'entre-deux-guerres, avec le résultat que l'on sait et notamment, l'organisation de procès truqués - aux aveux «fabriqués» - dont les procès de Moscou de 1936 à 1938 sont le plus bel exemple.

On voit que les choses sont bien différentes aujourd'hui. Bref, nous - Turcs, Français, citoyens de l'Union Européenne, simple humains, croyant en la démocratie, en l'Etat de droit, aux droits de l'Homme, l'avons échappé belle. Nous aurions pu assister, une fois de plus (une fois de trop?) au naufrage de nos idéaux. Nous n'avions vraiment pas besoin de cela ! Heureusement le coup d'Etat a fait flop ! Comme le disait Alexandre Vialatte : «Et c'est ainsi qu'Allah est grand !».

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