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Nazim Hikmet, une âme en exil fait escale à Paris

Au théâtre Le Palace, des dizaines d'amateurs se sont mêlés aux passionnés de Nâzım Hikmet pour vivre un moment d'émotion unique, à l'écoute de ses poèmes les plus puissants. Un hommage au Turc aux yeux bleus, sous le signe de la nostalgie, Hasret, rendu possible grâce à Ali Inan, le directeur du centre culturel Paris Kültür Sanat.

 

Mardi, Juin 2, 2015 - 14:10

Nazim Hikmet Ran 

Vendredi 29 mai, dans la soirée, la voix suave d'Aytèn Inan clapote sur les touches du piano. La jeune artiste, teint clair, cheveux de jaie coupés courts, berce la salle avec le très réaliste Nâzim Hikmet Ran, c'est dire le tour de force.

Nâzim le «rouge», le communiste ; dans les geôles de Mustafa Kemal hier, dans les cœurs des kémalistes aujourd'hui. Né ottoman à Thessalonique en 1902, mort polonais en exil à Moscou en 1963, petit-fils de pacha ottoman et d'un officier d'origine polonaise, fils d'un diplomate et d'une peintre, ce chantre de la liberté accumulera 15 ans de prison. Et ce n'est qu'en 2009, sous le gouvernement dit «islamo-conservateur», qu'il sera réhabilité et réintégré dans la nationalité turque.

Ardeur, labeur et malheur

Nâzim Hikmet clive. Comme d'ailleurs les grands poètes turcs dont on a tendance à mesurer le talent en fonction de leur chapelle idéologique. Chantre du poème en vers libres face à un Necip Fazil Kisakürek (1904-1983) qui a su marier comme personne la forme et le fond, Nâzım a célébré sans relâche l'ardeur, le labeur et le malheur anatoliens.

Et la performance époustouflante du comédien Shukru Muni diffuse une douce effusion. C'est l'extase. Une communion, oserait-on.

«Il va me faire socialiste à 60 ans passés», s'est pris à penser à voix haute un spectateur qui avoue être conservateur. «J'avais des a priori sur Nâzım, c'est vraiment une grande découverte», s'enthousiasme-t-il.

Les thèmes ne manquent pas : de la révolte avec L'Epopée de Cheikh Bedrettin à l'amour avec Paris, ma rose en passant par le pessimisme en même temps que la rage de vivre.

«Tu es comme le mouton, mon frère/quand le bourreau habillé de ta peau/quand le bourreau lève son bâton/tu te hâtes de rentrer dans le troupeau/et tu vas à l'abattoir en courant, presque fier», dit-il dans La plus drôle des créatures ou encore : «Notre planète ne tient pas entre les cornes d’un bœuf/elle tient entre vos mains.../Ah les hommes, les nôtres/On vous nourrit de mensonges/alors qu’affamés/il vous faut du pain, de la viande/Vous quittez ce monde aux branches lourdes de fruits/sans avoir mangé une seule fois sur une nappe propre» (De vos mains et du mensonge).

Un existentialisme avant l'heure

L'aristocrate exilé qui a vécu si loin de l'Anatolie tout en louant ses gens qu'il connaissait sur le bout des doigts grâce à son engagement dans la guerre d'Indépendance, est l'un de ces Turcs morts pour défendre leur cause. Et c'est l'espérance, l'optimisme, osons le terme, l'existentialisme avant l'heure qu'a promus Nâzim. Par tous les pores de sa peau.

«La vie n'est pas une plaisanterie/Tu la prendras au sérieux,/Comme le fait un écureuil, par exemple,/Sans rien attendre du dehors et d'au-delà/Tu n'auras rien d'autre à faire que de vivre./La vie n'est pas une plaisanterie,/Tu la prendras au sérieux,/Mais au sérieux à tel point,/Qu'adossé au mur, par exemple, les mains liées/Ou dans un laboratoire,/En chemise blanche avec de grandes lunettes,/Tu mourras pour que vivent les hommes,/Les hommes dont tu n'auras même pas vu le visage,/Et tu mourras tout en sachant/Que rien n'est plus beau, que rien n'est plus vrai que la vie./Tu la prendras au sérieux/Mais au sérieux à tel point/Qu'à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers/Non pas pour qu'ils restent à tes enfants/Mais parce que tu ne croiras pas à la mort,/Tout en la redoutant/mais parce que la vie pèsera plus lourd dans la balance» (Sur la Vie).

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