Aller au contenu principal

Quand l’Empire ottoman parlait français

Langue de l’élite par excellence, qu’elle soit aristocratique ou bourgeoise, musulmane ou juive et chrétienne, le français est devenu au milieu du XIXe siècle la seconde langue de l’Empire ottoman. Un statut lié à la fois aux liens particuliers qui l’unissaient à la France (Capitulations), mais aussi à son besoin de modernisation et au rôle qu’y ont joué ses élites non musulmanes.

Mardi, Juin 7, 2016 - 16:03

Si aujourd’hui en Turquie l’anglais est la langue étrangère la plus diffusée, ce statut a longtemps été l’apanage de la langue française. Avec un degré de prestige et un caractère élitiste bien supérieurs à ceux de l’anglais. Et à une époque où l’idiome national, le turc ottoman, était un outil peu adapté aux besoins de la modernité. Car l’Empire ottoman parlait français. Du moins son élite. Avec ferveur, avec goût, avec précision. Le français est toujours, du reste, la seconde langue de la haute bourgeoisie stambouliote. Et l’ancienne capitale de l’Empire compte aujourd’hui encore près d’un million de locuteurs du français. C’est au XVIIIe siècle que l’Empire s’ouvre vers l’Occident. Au faîte de sa puissance, l’Empire n’éprouvait pas le besoin de chercher des modèles hors de sa propre sphère culturelle et politique, et la langue ottomane régnait sur l’administration et la littérature. Et si l’élite maîtrisait bien d’autres idiomes, il s’agissait de l’arabe et du persan, langues de culture et langues d’Islam. C’est un Empire ottoman conscient de son retard scientifique, technique et surtout militaire qui, deux siècles après Soliman le Magnifique, tourne les yeux vers l’Occident. Pour recouvrer sa suprématie dans la région, il a ainsi besoin d’apprendre les nouvelles techniques militaires. Il a besoin de traduire, il a besoin de connaître les langues dans lesquelles ces savoirs sont formulés.

Le français, langue officielle de l'Empire ottoman

Pour plusieurs raisons, c’est le français qui s’est imposé. D’abord, la France est, depuis le XVIe siècle et les différents traités de Capitulation, un partenaire privilégié – au sens propre − de l’Empire ottoman. Ensuite, la menace des Habsbourg écartée, la France devient au XVIIe siècle un des plus puissants États d’Europe. Enfin, cette puissance (économique, militaire, politique) se traduit par un grand rayonnement culturel : le français est la lingua franca de l’aristocratie européenne, et, plus techniquement, de la diplomatie européenne, puis, plus tard, de l’Union postale universelle (1878). Ainsi les premières écoles d’ingénieurs ottomanes apparaissent-elles dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, époque où le comte de Bonneval, officier militaire français, et le baron de Tott, diplomate et général français, entrent au service de la Sublime Porte. Dans ces écoles réservées aux élèves officiers, l’enseignement se fait grâce à des ouvrages scientifiques dont la plupart sont traduits du français. Au début du XIXe siècle, le Sultan Mahmut II crée le Bureau de traduction de la Sublime Porte (Babi Ali Tercüme Odasi). Les étudiants qui y sont formés sont envoyés parfaire leurs connaissances en Europe, et spécialement en France. L’administration elle-même ne tardera pas à devenir bilingue. Le français est la langue de travail des diplomates ottomans.

Des écoles françaises pour les minorités religieuses

Les privilèges accordés à la France par le biais des Capitulations aboutissent à créer dans les grandes cités portuaires des sortes de colonies marchandes. Des établissements d’enseignement, − écoles et collèges, souvent confessionnels −, seront ainsi ouverts à la fois pour répondre aux besoins pratiques des «Levantins» (marchands français installés depuis plusieurs générations, comme les Balladur) et au monde du commerce maritime, mais aussi à ceux des minorités indigènes pour lesquelles la France avait souvent, par traité, un «droit de protection» (chrétiens du Levant). L’université francophone de Galatasaray (1992) renoue avec cette longue tradition qui remonte au XVIe siècle (collège jésuite Saint-Benoît, 1583). Ainsi à Istanbul, à Smyrne, Antioche, Salonique, Trébizonde, comme dans nombre d’autres cités ottomanes, l’aristocratie musulmane mais aussi la bourgeoisie, au sein de laquelle les minorités chrétiennes et juives étaient surreprésentées, parlaient, écrivaient et pensaient en français. Langue de la modernité, c’est par son biais qu’ont été introduits dans l’Empire la photographie, le cinéma, le télégraphe ou le chemin de fer, et, d’abord, la presse. Le premier journal paraît ainsi en 1795 sous le titre de Bulletin des Nouvelles. En deux siècles, on comptera pas moins de 700 journaux entièrement ou partiellement écrits en langue française, − dont le bilingue Takvim-i Vekayi ou Moniteur ottoman, le journal officiel de l’Empire ottoman.

La rédaction vous conseille


LES PLUS LUS


Back To Top