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Qui est l'auteur du coup d’État manqué : les failles de la théorie accusant le mouvement Gülen

La nuit du 15 juillet, la Turquie entière a été ébranlée par une tentative de coup d’État perpétré par un groupe minoritaire au sein de l’armée. La principale question qui reste en suspens concerne l’identité des auteurs de la tentative de coup d’État.

Jeudi, Juillet 21, 2016 - 14:08

Dans les minutes qui suivaient le coup d'Etat manqué, le président Erdogan, au cours de son intervention sur «Facetime», a reconnu ne pas avoir d’information sur le chef d’État major Hulusi Akar, mais n’a pourtant pas hésité à désigner ouvertement le mouvement Gülen (Hizmet en Turquie) comme l’auteur de la tentative du coup d’État.

Les déclarations du président ont eu un effet fracassant et immédiat.

Pour les partisans les plus survoltés d’Erdogan, pas de doute, les responsables étaient les sympathisants de Gülen au sein de l’armée turque.

Or, nombreux sont les journalistes et spécialistes de la Turquie qui soulignent l’existence d’importantes zones d’ombre dans cette théorie qui veut inlassablement imputer ce putsch raté à Fethullah Gülen.

Zones d’ombre autour des «auteurs présumés» du putsch raté

La nuit du 15 juillet, le coup d’État a été officiellement revendiqué par un groupe de militaires qui se fait appeler le «Conseil pour la Paix Nationale».

Le gouvernement, le soir même, n’hésitera pas à imputer la tentative de putsch au mouvement Hizmet sans que la moindre enquête ne soit encore réalisée.

Lors des premières arrestations qui sont survenues dans la soirée, la révélation de l’identité des auteurs directs a émis un sérieux doute sur la thèse de l’affiliation de ces putschistes au mouvement Hizmet. 

En effet, dans la liste des principaux suspects, on retrouve des militaires hauts gradés qui ont été impliqués dans les affaires dites Ergenekon et Balyoz. Erdogan avait accusé les magistrats «gülenistes» qui les avaient fait condamner d’avoir comploté contre l’armée.

Or, comme le souligne Levent Gültekin, journaliste connu pour sa défiance contre Gülen, «il est très curieux de voir des militaires mis en examen dans les affaires Balyoz et Ergenekon parmi les auteurs du coup d’État raté.»

Parmi ces militaires, on peut retrouver les généraux Memduh Hakbilen acquitté de Balyoz et Selçuk Hakbilen acquitté d’Ergenekon.

Quant au général Akin Ozturk, bien que ce dernier nie fermement les accusations, il est pour le moment désigné comme l’un des cerveaux du putsch raté.

Akin Öztürk, un farouche anti-güléniste

Akin Öztürk est d’ailleurs connu comme l’un des plus farouches opposants aux sympathisants du Hizmet. Il a été promu à la tête de l’armée de l’air sous la houlette du gouvernement d’AKP.

Akin Öztürk

A la surprise générale, un autre nom qui détonne concerne le général Mehmet Disli dont le frère n’est autre que Saban Disli, un des ténors de l’AKP et ami de vingt ans du président Erdogan.

Mehmet Disli, soutenu par le gouvernement, avait attiré les attentions par son ascension fulgurante au sein de l’armée turque.

Enfin, Ismail Hakki Pekin, un ancien haut gradé de l’armée, actuellement à la tête du parti nationaliste turc dirigé par Dogu Perinçek, affirme connaître depuis très longtemps le putschiste Adem Huduti.

Selon lui, «il n’y a aucune probabilité que Huduti puisse être affilié aux gülenistes». Celui-ci dirigeait la 2e armée, établie à Malatya (il y en a quatre en Turquie). 

Adem Huduti

Force est donc de constater que la diversité des personnes impliquées dans ce putsch avorté, semble contredire la théorie simpliste du «complot güleniste».

Les premiers éléments mettent en évidence la fragilité des allégations du président Erdogan contre le mouvement tout en apportant son lot de questions sur les réelles motivations du groupe putschiste.

La prééminence de l’idéologie kémaliste dans les rangs de l’armée

Autre paradoxe dans cette affaire, le positionnement idéologique de l’armée turque qui s’est souvent retrouvée opposée aux milieux conservateurs. En effet, historiquement, l’armée turque est connue pour être le bastion de la laïcité et l’idéologie kémaliste.

Comme on a pu l'observer avec les coups d’État militaires précédents (1960,1980,1997), les conservateurs ont longtemps été écartés des rangs de l’armée.

Comme l’affirme Ariane Bonzon dans son dernier article publié sur Slate, «l’entrée dans l’armée des conservateurs ne remonte qu’à dix ou quinze ans».

Il est difficile de croire qu’aujourd’hui des sympathisants de Gülen puissent être si nombreux dans le corps du haut commandement de l’armée.

Les thèses incohérentes des pro-Erdogan

Un spécialiste de l’armée turque confie à Ariane Bonzon que l’on ne compte que «deux généraux, autant de colonels, quelques capitaines, mais pour l’essentiel, que les gülénistes se retrouvent dans les rangs subalternes».

Conscient du faible potentiel du mouvement Gülen au sein de l’armée turque, des journalistes pro-AKP justifient leurs accusations avec une nouvelle théorie selon laquelle des kemalistes et «gülenistes» se seraient alliés pour «abattre» l’ennemi commun Erdogan.

Dans ce cas, comme l’affirme Metin Gürcan, ancien militaire, «comment expliquer que seulement quelques années avant (et toujours encore), les kémalistes étaient farouchement opposés au mouvement Hizmet ?»

La purge en masse dirigée d'une main de fer par le président Erdogan

L'autre interrogation concerne les conséquences du coup d’État raté en Turquie. Dès le matin suivant les événements de la nuit du 15 juillet, le gouvernement a entamé une purge de masse dans l’armée, la justice et qui continue de s’amplifier dans tous les corps de l’État.

En moins d’une semaine, on compte près de 60 000 personnes limogées. Parmi eux, 9320 font l’objet d’une procédure pénale pour leur rôle présumé dans la tentative de putsch selon le vice-premier ministre Numan Kurtulmus.

On compte 8000 policiers, 6000 militaires, 2750 magistrats dont deux membres de la Cour Constitutionnelle.

De nombreux autres personnes ont été suspendues dans les différents ministères comme l’Éducation nationale où près de 36 000 professeurs font l’objet de suspension et de poursuites judiciaires et/ou administratives.

Cette purge de masse soulève de nombreuses questions quant à la légitimité de ces arrestations et limogeages.

En effet, à seulement quelques jours d'un putsch raté, comment le gouvernement a réussi à dresser une liste si importante. 

L'occasion rêvée de purger tous ses opposants

Ce coup d’État raté s’apparente à un «don de Dieu» pour «nettoyer» l’armée, selon les propos du président Erdogan.

En d’autres termes, Erdogan reconnaît publiquement que ce coup d’État raté lui servira de motif légitime pour en découdre avec son principal et dernier opposant, soit l’armée turque.

Depuis le scandale de corruption du 17 et 25 décembre 2013, le mouvement Gülen était la cible numéro 1 désignée par le président Erdogan en personne.

Depuis, plusieurs milliers de sympathisants ou personnes supposées proches du mouvement ont été arrêtés ou démis de leurs fonctions au sein des institutions étatiques.

Or, beaucoup de journalistes s’inquiètent de la proportion que prennent ces arrestations et doutent de l’appartenance de toutes ces personnes au mouvement Hizmet.

En effet, parmi ces personnes nombreuses, on retrouve des kémalistes de longue date, ou encore des alévis (minorité chiite).

Il semblerait qu’au-delà des membres du Hizmet, une majorité d’opposants politiques soient ciblés par la purge dirigée par le gouvernement.

Gülen : le bouc émissaire idéal ?

Une autre zone d’ombre concerne la volonté ferme du président Erdogan de désigner Gülen comme responsable de tous les maux dont fait face le pays depuis plusieurs années.

Fethullah Gülen.

Selon Elise Massicard , chercheuse au CNRS et spécialiste de la sociologie politique turque, qui est intervenue sur Libération, Fethullah Gülen est un «bouc émissaire pour Erdogan depuis la fin de l’année 2013. En effet, le régime lui attribue tout ce qui ne va pas dans le pays».

Elise Massicard accorde peu de crédit à l’éventualité que Gülen ait pu fomenter un coup d’État. Selon elle, «l’armée turque n’est pas spécialement pro-Gülen et inversement».

Enfin, la chercheuse ajoute que «pour la population qui ne suit l’actualité que via les médias étatiques, l’implication de Gülen est une explication tout à fait crédible. Ces médias affirment régulièrement depuis deux ans que la mouvance complote pour renverser le pouvoir».

Ces membres sont poursuivis dans toutes les institutions de l’État.

Le Hizmet, un mouvement affaibli en Turquie
Les principaux médias dirigés par la mouvance ont été muselés par le pouvoir en place.

Bien qu’aucune décision de justice ne le justifiait, plusieurs chaînes de télévision de la mouvance Gûlen telles que Samanyolu et Bugün TV, pour ne citer que les principales, ont été bloquées sur les satellites Turksat.

Le principal journal d’opposition, Zaman, ayant le plus grand nombre de tirages, a été réduit au silence par une mise sous tutelle ordonnée encore une fois par le gouvernement au pouvoir.

Idem pour les autres chaînes d’opposition proches des milieux laïques telles que Halk Tv et Ulusal Kanal qui ont été bloquées toute la nuit du 15, alors que la majorité des chaînes pro-AKP ont pu diffuser sans difficulté.

En somme, l’opinion n’est pas tellement surprise que le mouvement Hizmet soit désigné comme le principal coupable des récents événements. Ce n’est pas la première fois que le Hizmet est incriminé en Turquie.

Le mouvement est victime depuis plusieurs années d’une véritable chasse aux sorcières de la part du régime notamment dans les administrations.

En mai, Erdogan a d’ailleurs officiellement désigné le mouvement Hizmet comme «organisation terroriste au même titre que le PKK».

Le mouvement Hizmet est très affaibli en Turquie.

Des écoles ciblées par le PKK

On se souvient encore que récemment le Hizmet avait été désigné comme une organisation terroriste proche du PKK (organisation terroriste kurde), alors même que les écoles et internats de la mouvance étaient la cible du PKK dans l’Est de la Turquie.

Parallèlement, le gouvernement accusait Fethullah Gülen d’être anti-kurde et contre le processus de négociation entre le gouvernement et le PKK.

Comme le souligne le politologue Ali Kazancigil, accuser Gülen d’avoir fomenté ce coup d’État n’est pas du tout crédible. «Erdogan profite de l'occasion pour configurer l'État à sa manière, il détruit les institutions de la démocratie. L'État de droit, les institutions représentatives, les libertés d'opinion, la liberté des médias, tout ça est en train de s'effondrer totalement en Turquie», analyse Kazancigil.

Finalement, au-delà de la question des véritables coupables, cette tentative de coup d’État permettra sans doute de redorer l’aura de l’homme fort de Turquie aux yeux de ses partisans, dans le pays et dans le monde arabe.

En effet, Erdogan, à la différence de l’Égyptien Morsi, a pu résister à cette tentative de coup militaire qui est perçu comme une revanche sur les opposants politiques.

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